C’est un peu par hasard que Franck Houndégla, designer et docteur en architecture, s’est orienté vers la scénographie d’exposition, à l’occasion d’un stage au cabinet de Philippe Délis, architecte et scénographe. Une spécialité dont il apprécie notamment le temps de développement relativement court par rapport à celui de l’architecture, permettant de mesurer rapidement le fruit de son travail.
Ses six années à l’agence sont pour lui l’occasion de faire ses armes sur de grands chantiers, avant de co-fonder l’agence Bi.cks puis de se lancer quelques années plus tard sur ses propres projets en aménagement de musées et plus généralement d’espaces publics et privés. La rénovation de l’exposition du musée historique d’Abomey au Bénin (1997), le commissariat et la scénographie de l’exposition Singulier Plurielles. Dans les Afriques contemporaines à la Biennale de design de Saint-Étienne (2022), le pavillon du Bénin à la 60e Biennale de Venise (2024) ou encore la scénographie de l’exposition permanente du MACAAL : Musée d’Art Contemporain Africain Al Maaden à Marrakech (2025) sont quelques-unes de ses réalisations qui ont marqué les esprits.
Une œuvre foisonnante nourrie de son cosmopolitisme. Né en France de parents béninois, Franck Houndégla cultive en effet une carrière à l’international, notamment sur le continent africain, qu’il a eu à cœur d’explorer depuis ses jeunes années. Cette expérience enrichit aujourd’hui ses scénographies des enseignements tirés de part et d’autre de la Méditerranée.
Exposition : un livre ouvert
Chez celui qui est par ailleurs enseignant et auteur de plusieurs ouvrages, on devine un puissant goût de la transmission. Dans son discours, il est moins question de cimaises et d’accrochages que de récit, de sens et de pédagogie. Pour Franck Houndégla, l’exposition est un moyen de partager le savoir par l’objet et par l’espace. Elle offre une médiation entre chercheurs et grand public, alternative aux livres et souvent plus puissante car plus immédiate.
La science compte parmi ses sujets de prédilection, avec à son actif des réalisations notables pour la Cité des sciences et de l’industrie à Paris, de même que la transmission culturelle et patrimoniale, comme au pavillon du Bénin à Venise. L’équipe curatoriale, composée de Azu Nwagbogu, Yassine Lassisi et Franck Houndégla, y avait invité quatre artistes béninois contemporains, Romuald Hazoumé, Chloé Quenum, Ishola Akpo et Moufouli Bello, à interpréter des sujets de société comme la montée des féminismes africains, le vodoun, la spiritualité ou la traite. Une occasion remarquée de partager le patrimoine béninois à l’international.


Le goût de l’objet
En designer, Franck Houndégla place l’objet au cœur de ses scénographies, en acteur plutôt qu’en figurant. Son expérience internationale lui a enseigné combien le statut et le mouvement de l’objet pouvaient différer selon les pays. Si en Europe, les objets ne sortent pas des musées, dans d’autres pays, ils vont et viennent de façon beaucoup plus ouverte, sont prêtés par des communautés, ressortent pour des cérémonies. C’est ainsi que pour Togo des Rois, présenté au Palais de Lomé en 2019, Franck Houndégla, associé à Sophie Schenck, avec Péroline Gonçalves et Arsène Younang, a réussi le défi de réaliser la scénographie d’une exposition sans collection, rassemblant exclusivement des objets prêtés par des chefferies. Cette expérience se retrouve dans sa vision d’un objet vivant plutôt que d’un objet-musée.


Dans les mises en scène de Franck Houndégla, l’objet n’est jamais neutre, mais toujours chargé d’histoire(s), témoin d’une époque et d’une société. Ainsi se souvient-il avec émotion d’œuvres en verre réalisées dans le cadre du pavillon Bénin par l’artiste Chloé Quenum, représentant des instruments de musique : une manière non de reproduire les instruments mais de les transformer en œuvres d’art pour les perpétuer, d’en assurer la mémoire de la manière la plus simple, sans écrire un livre.
Cette vision de l’objet comme un acte de présence, au-delà de l’esthétique, se retrouve dans l’exposition Singulier Plurielles, où Franck Houndégla, assisté de Cléa di Fabio et en collaboration avec la graphiste Laura Quidal, avait fait le choix de mettre en avant des pratiques de design à différentes échelles, sans se limiter au cadre domestique ni aux pièces de designers. Un respirateur hospitalier marocain y voisinait ainsi avec un lave-mains venu du Sénégal et même une voiture de Madagascar. Une approche expérimentale permettant de mettre sous le feu des projecteurs des projets divers, témoins de l’innovation pragmatique et joyeuse du continent africain.


Habiter l’espace
L’objet prend vie dans l’espace de la scénographie. Un espace que Franck Houndégla aborde moins comme une contrainte avec laquelle composer que comme un vaste champ de possibilités. L’usage de différents médias, du son ou même le simple déplacement des visiteurs multiplient les moyens de transmettre du sens, bien au-delà de ce que permet un simple livre.
Ainsi se souvient-il de l’exposition Afrique. Les religions de l’extase au Musée des Confluences à Lyon, sur laquelle il avait collaboré avec notamment la scénographe Sophie Schenck et le graphiste Brice Tourneux. Plutôt que les cimaises et accrochages traditionnels, l’équipe avait préféré habiter les espaces vides avec de “gros objets”, formes de polarités autour desquelles la circulation se faisait. Cette mise en scène, explique-t-il, faisait écho à certaines formes de spatialité courantes en Afrique, avec un espace organique, évolutif, dans lequel la forme provient de la pratique. Un ensemble d’effets sonores et visuels participait à l’expérience immersive des visiteurs : diffusion de chants rituels, vibrations basses fréquences évoquant les tambours de possession ou encore silhouettes animées projetées au sol.


Cette maîtrise de l’espace, le scénographe l’a également mise à contribution dans le cadre du programme Liaisons urbaines. Né du constat que les espaces publics des villes africaines, mal adaptés aux pratiques des habitants, restent sous-utilisés, le projet visait à redonner vie à des espaces de 300 à 2.000m². L’expérimentation menée avec des partenaires locaux et internationaux dans plusieurs villes du continent, dont Porto-Novo, Gorée, Casablanca ou N’Djamena, associait des concepteurs de disciplines diverses : peintres, sculpteurs, architectes, designers ou encore plasticiens, débutants ou confirmés. Un projet gratifiant pour les jeunes créateurs, heureux de voir leur travail reconnu, aussi bien que pour les habitants, associés à la réflexion autour d’un projet très concret qui les impliquait directement.
Une expérience qui s’inscrit dans une réflexion plus large de Franck Houndégla sur l’urbanisme africain, et plus précisément sur la manière dont les habitants produisent leur ville, dont il a fait le sujet de sa thèse. Fabriquant leur propre environnement en s’appuyant sur les réseaux d’artisans de la construction, les habitants recourent naturellement aux matériaux et aux mises en œuvre les plus pratiques et économiques : parpaings de ciment et béton, de préférence à des matériaux requérant une plus grande technicité : terre crue, stabilisée ou cuite. Une démarche qui, si elle permet de répondre à court terme au besoin en logement, pose néanmoins des enjeux de durabilité auxquels Franck Houndégla appelle à apporter une réponse rapide. Souhaitons qu’il soit entendu et que son expérience soit mise à contribution sur cette réflexion urgente et essentielle.
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