Serge Mouangue et la troisième esthétique : Africa meets Japan

Présentée lors de la 10ᵉ édition d’AKAA – Also Known As Africa –, l’installation monumentale de Serge Mouangue a marqué les esprits. L’occasion de (re)découvrir le travail de l’artiste franco-camerounais, dont l’œuvre fait dialoguer l'Afrique de l'Ouest et le Japon dans un équilibre d’une rare subtilité.

Sous la verrière du Carreau du Temple, à Paris, l’installation signée Serge Mouangue pour cette 10ᵉ édition d’AKAA a incontestablement créé l’événement. Entre silhouettes féminines drapées de ndop, masques hybrides et étoffes flottantes, la “troisième esthétique“ proposait un fascinant voyage sensoriel et spirituel à la croisée du Japon et de l’Afrique de l’Ouest.

Wafrica : un espace de dialogue

Depuis plus de quinze ans, Serge Mouangue construit une œuvre singulière, à la croisée du design, de l’art et de la philosophie. Né à Yaoundé, formé en France, il s’engage dans une carrière de designer industriel à l’international qui le conduit à Tokyo, où se révèle à lui l’étonnante proximité entre les esthétiques japonaise et ouest-africaine, toutes deux nourries par une même culture animiste.

De cette révélation naît en 2008 le projet Wafrica, contraction du terme japonais Wa — qui désigne à la fois le Japon et l’harmonie — et Africa. Avec Wafrica, Serge Mouangue amorce une démarche inédite : conjuguer les icônes esthétiques japonaises et ouest-africaines dans une recherche d’équilibre. « Ce n’est pas une fusion, c’est un mariage et une juxtaposition, explique-t-il. Je veux créer des espaces où les cultures dialoguent entre elles. » C’est ce qu’il nomme la “troisième esthétique”, un espace poétique et mental où la beauté naît de la tension entre deux systèmes symboliques.

Cette approche, à la fois esthétique et spirituelle, irrigue toute sa production — vêtements, sculptures, installations ou performances. Parmi ses créations emblématiques figurent notamment les kimonos en wax, conçus avec des maîtres artisans japonais, ainsi que les masques et statues en laque, alliant statuaire ouest-africaine et art ancestral de la laque japonaise, comme dans la série des célèbres Blood Brothers.

Matière et spiritualité au cœur d’AKAA

Emblématique de cette troisième esthétique, l’installation présentée à AKAA 2025 rassemblait plusieurs œuvres récentes dans une scénographie immersive.

Dès l’entrée, Seven Sisters saisissait le regard : une procession silencieuse de quatorze figures féminines grandeur nature, flottant à hauteur d’homme, comme prêtes à s’animer. Leurs visages, figurés par des masques Punu du Gabon, étaient ornés de kanzashi, ces broches japonaises destinées à embellir les coiffures, tandis que leurs silhouettes étaient drapées de tissus ndop du pays bamiléké, au Cameroun. Une œuvre fascinante en hommage aux femmes et à leurs fardeaux, leurs joies et leurs peines cachés, d’où son titre énigmatique : quatorze figures, mais seulement sept sœurs partageant un secret inconnu des sept autres. 

Au-dessus, Les Lucioles se déployaient sous la verrière du Carreau du Temple. Suspendue dans les airs, l’installation associait des juju hats en plumes, emblématiques de la culture bamiléké, à des structures textiles en indigo de Tokushima, ornées de motifs japonais — grue, bambou, feuilles de sakura, tortue ou encore Mont Fuji. Symbolisant le temps et la spiritualité, l’œuvre se voulait libre, légère, féérique.

Dans le prolongement, TransAppearance présentait une série de sculptures en résine rouge, inspirées des masques Igbo du Nigeria, symboles de fertilité, disposées sur un support évoquant un plan d’eau. Pour l’œil attentif, le revers de chaque sculpture révélait l’empreinte en creux d’un masque Omote du théâtre Noh japonais — une représentation symbolique de l’esprit de la naissance. Au-delà de sa portée poétique, l’œuvre constitue une véritable prouesse technique : il aura fallu sept ans à l’artiste pour en mettre au point le procédé de fabrication.

Enfin, un espace sacré de sculptures, intitulé Mamori-gami, “les esprits gardiens”, clôturait l’installation. Il mettait en scène cinq masques de kendo authentiques, présentés sur des shimenawa, des cordes sacrées japonaises. Ces masques étaient ornés de perles camerounaises et de motifs traditionnels bamiléké, matérialisant la dualité du corps et de l’esprit, de la défense et de la contemplation. « Le masque n’est pas ici un objet d’effroi, mais de protection, expliquait l’artiste. Il nous rappelle que l’identité peut être une armure aussi bien qu’un lieu d’ouverture. »

La reconnaissance d’une œuvre globale

Si l’œuvre de Serge Mouangue constituait une découverte pour certains visiteurs parisiens, elle bénéficie déjà d’une reconnaissance internationale.

L’artiste s’est d’abord fait connaître au Japon, puis sa nomination en 2011 comme TED Fellow — un programme de la fondation TED qui repère et soutient des créateurs à fort impact — a contribué à propulser son œuvre sur la scène mondiale. Depuis, ses créations circulent entre Kyoto, Douala et Paris et ont été exposées dans des institutions majeures telles que le Museum of Art and Design à New York, le Musée du Quai Branly – Jacques Chirac à Paris, le Charles H. Wright Museum of African American History à Detroit, la Marubeni Gallery à Tokyo, le V&A à Londres et les Musées nationaux suédois des cultures du monde à Göteborg, où plusieurs de ses pièces ont intégré les collections permanentes.

Ce succès s’explique autant par la virtuosité esthétique et technique de l’artiste que par la vision cosmopolite qui l’anime. Serge Mouangue incarne la figure d’un artiste africain globalisé, n’hésitant pas à franchir les frontières culturelles et à bousculer les codes pour créer une esthétique propre et nouvelle. « Wafrica est une façon de signer ou d’exprimer dans le long terme et, j’espère, pour des dizaines de générations à venir, un espoir de trouver de la communalité par le biais de la création et de l’art. »

Plus d’articles sur le sujet : 

Partager l'article
à lire également
  • All Posts
  • Lifestyle
  • Beauté
  • Culture