Depuis une quinzaine d’années, le design africain contemporain connaît une visibilité croissante. A l’international, salons et musées s’ouvrent de plus en plus aux créateurs du continent foires, tandis que sur le continent, biennales et expositions se multiplient. Depuis l’Afrique se construisent aujourd’hui des propositions structurantes, capables de nourrir le débat mondial sur le design, en lien direct avec les réalités sociales, économiques et environnementales des territoires.
À Lomé, Design in West Africa: Unity in Multiplicity saisit cette dynamique à travers un ensemble d’œuvres – design de mobilier, objets sculpturaux, textiles – signées de designers de la région – Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Ghana, Mali, Nigeria, Sénégal, Togo. Plutôt qu’un panorama exhaustif, l’exposition propose une lecture sensible et concrète de la création ouest-africaine contemporaine, attentive aux formes, aux usages et aux contextes.
Lomé, nouveau palais du design
Édifice emblématique de la capitale togolaise, ancienne résidence des gouverneurs, abandonné pendant vingt ans avant d’être restauré, le Palais de Lomé s’est mué en centre international d’art, de culture et d’histoire. Depuis 2019, il s’impose comme un lieu culturel de premier plan en Afrique de l’Ouest, avec une programmation mêlant expositions, spectacles, conférences, performances et activités éducatives.

Sous l’impulsion de sa directrice, Sonia Lawson, l’établissement accorde une place croissante au design, inspirée d’un échange avec le créateur togolais Kossi Aguessy, qui regrettait de ne pas être davantage exposé en Afrique de l’Ouest malgré sa reconnaissance internationale. Design in West Africa: Unity in Multiplicity, traduit son ambition de faire de Lomé un centre de réflexion et de diffusion du design africain.
Rare par son ampleur, l’exposition rassemble près d’une vingtaine de designers d’Afrique de l’Ouest au sein d’un parcours entièrement consacré au design contemporain de la région. Parmi eux : Nifemi Marcus Bello (Nigeria), Jean Servais Somian (Côte d’Ivoire), Aboubakar Fofana et Cheick Diallo (Mali), Balla Niang (Sénégal), Amivi Homawoo (Togo) et Estelle Yomeda (France/Togo). Le thème de l’exposition – l’unité dans la multiplicité – traduit l’ambition de faire émerger, au-delà de la diversité des signatures et des pratiques, une identité ouest-africaine, faite d’une attention commune portée au geste, à la matière et à l’usage.
Formes hybrides et matériaux durables
L’exposition se déploie sous la forme d’une déambulation libre à travers les salles, les terrasses et les jardins du Palais, sans parcours imposé. L’espace et la lumière naturelle mettent en valeur les œuvres dans une scénographie volontairement sobre, conçue pour inviter à l’observation attentive et au dialogue direct avec les formes et les matières.



Derrière les singularités stylistiques, rapidement une parenté se fait jour. Dans le choix des matériaux, tout d’abord. Les designers conjuguent modernité et tradition en travaillant des ressources locales selon des savoir‑faire artisanaux. Aboubakar Fofana se distingue par ses textiles teints à l’indigo, tandis que Balla Niang combine métal et bois selon des techniques traditionnelles. D’autres utilisent des matériaux recyclés, comme Nifemi Marcus Bello, qui conçoit un mobilier fonctionnel et poétiqueà partir de matériaux recyclés. Chez Cheick Diallo, les fibres recyclées deviennent assises légères et durables. Amivi Homawoo revisite pour sa part des objets traditionnels en matériaux récupérés. Ces pratiques illustrent comment contraintes et ressources locales deviennent des leviers de création, tout en répondant à des enjeux de durabilité.
Les œuvres frappent également par leur hybridité formelle. Les créations brouillent les frontières entre art et design : objets domestiques devenant sculptures, mobilier porteur de symboles culturels. Cheick Diallo, figure majeure du design africain, rappelle combien un mobilier peut traduire une vision sociale du design, mêlant inventivité formelle, rigueur technique et réflexion sur les usages. Les travaux de Jean Servais Somian, Amivi Homawoo et Estelle Yomeda prolongent cette réflexion, oscillant entre héritage et écriture contemporaine, fonctionnalité et dimension sculpturale.
Une source d’inspiration globale
L’exposition s’inscrit dans un moment clé pour le design africain contemporain. Ces dernières années, les créateurs du continent ont gagné en visibilité sur les scènes internationales tout en structurant des écosystèmes locaux via des salons, plateformes, résidences et prix à Dakar, Lagos, Accra ou Nairobi.
Design in West Africa montre comment la scène ouest-africaine développe une écriture visuelle propre, sans chercher à se conformer aux standards dominants. Les questions de durabilité, de circularité et de sobriété des matériaux, souvent présentées comme des enjeux forts du design global contemporain, y sont abordées de manière concrète. Faire avec les ressources disponibles, transformer, réparer, réinventer : ces pratiques constituent le socle de nombreuses démarches présentées.
Plutôt que de proposer des modèles universels, les designers conçoivent des réponses adaptées à leurs contextes, climats et usages. Ce rapport au réel fait la force du design ouest‑africain : un design pensé pour et avec les communautés.
En donnant corps à cette pluralité de voix, le Palais de Lomé affirme son rôle de plateforme majeure du design africain contemporain et inscrit durablement la région dans la cartographie mondiale du design.





