Un sac de jute usé, une bouteille abandonnée, un siège que plus personne n’occupe. Ces objets semblent appartenir à un monde révolu. Ils ont pourtant beaucoup à raconter : le travail de celles et ceux qui les ont fabriqués ou transportés, les marchandises qui ont circulé, les industries qui ont fait vivre des régions, les projets politiques qui ont voulu changer le cours de l’histoire.
C’est dans ces traces ordinaires qu’Ibrahim Mahama trouve une grande partie de sa matière. Depuis plusieurs années, l’artiste ghanéen recueille des matériaux délaissés, les déplace et les assemble pour leur donner une nouvelle existence. Mais il ne s’agit pas simplement de transformer des objets usagés en œuvres d’art. Leur histoire reste visible, avec ses marques, ses usages et ses ruptures. En les faisant entrer dans un autre récit, Ibrahim Mahama nous invite à regarder autrement ce que le passé a laissé derrière lui.
À la Fondation Cartier, cette démarche prend une dimension collective. Autour de ses propres installations, l’artiste a invité une sélection d’artistes et collectifs dont les travaux font écho à ses préoccupations, chacun à partir de son histoire, de ses images et de ses matériaux. Ensemble, ils interrogent les espoirs nés des grands bouleversements politiques du XXe siècle, les projets de société qui les ont accompagnés et ce qu’il en reste aujourd’hui. Car les projets interrompus ne disparaissent pas tout à fait : ils continuent de nourrir des questions, des imaginaires et, parfois, de nouvelles possibilités.
Une récolte collective
Né en 1987 à Tamale, au nord du Ghana, Ibrahim Mahama s’est imposé en une décennie comme l’une des figures majeures de la scène artistique internationale. Il développe très tôt une pratique d’installations monumentales à partir de matériaux collectés – sacs de jute, bois, mobilier, archives et fragments d’architecture industrielle -, à travers lesquels il interroge le travail, les circulations marchandes et la mémoire du Ghana. Cette singularité lui vaut une reconnaissance mondiale : en 2025, il devient le premier artiste du continent africain à occuper la première place du classement Power 100 d’ArtReview, qui distingue les personnalités les plus influentes de l’art contemporain.
Cette reconnaissance salue autant la singularité de son œuvre que la dimension collective au cœur de sa pratique. Ses installations mobilisent les communautés locales, de la collecte des matériaux à leur transformation. À Tamale, il crée également des lieux où d’autres artistes peuvent travailler, expérimenter et présenter leurs œuvres. Le Savannah Centre for Contemporary Art, Red Clay et Nkrumah Voli-ni accueillent ainsi expositions, résidences, projets étudiants, ateliers pour enfants et programmes de recherche, tout en contribuant à la préservation et à la transmission du patrimoine du nord du Ghana.
C’est dans cette continuité que s’inscrit Le Temps des récoltes, première grande exposition parisienne d’Ibrahim Mahama. Avec neuf artistes et collectifs associés, il investit la totalité des espaces de la Fondation Cartier, place du Palais-Royal, pour en faire un territoire de création, d’expérimentation et de transmission. Il imagine ainsi « une entité vivante en résonance avec les centres d’art qu’il a fondés à Tamale ».
Le titre, Le Temps des récoltes, renvoie au « cycle patient de la création » : semer des idées, transmettre des savoirs et récolter les fruits d’un engagement collectif. Cette idée de temps long et de transmission traverse l’exposition, des matériaux patinés par leurs usages aux images et aux récits que les artistes font resurgir.
Ibrahim Mahama : donner une seconde vie aux traces du passé
Le style d’Ibrahim Mahama se reconnaît d’abord à l’échelle : ses œuvres ne se contentent pas d’occuper un espace, elles le transforment. À partir de sacs de jute, de meubles usagés, de déchets industriels ou encore de documents d’archives, il construit des environnements monumentaux qui font entrer dans le musée les mémoires du travail, du commerce, des migrations et des projets politiques du Ghana.
Sa singularité tient aussi à sa manière de traiter la matière. Chez lui, un sac de jute n’est pas un simple support : ayant servi au transport du cacao ou du charbon, il porte les marques des mains, des marchés et des circuits économiques qui l’ont traversé. En l’assemblant, en le cousant ou en le déployant à grande échelle, Ibrahim Mahama ne le « recycle » pas : il lui donne une seconde vie d’archive sensible, où l’histoire matérielle devient visible. L’objet conserve ainsi les traces de son histoire tout en s’ouvrant à une autre existence.
L’exposition offre un aperçu de cette pratique à travers des installations monumentales emblématiques de sa démarche. La première se découvre avant même l’entrée dans les salles : une installation textile prend place sous les arcades de la façade de la Fondation Cartier, visible depuis la place du Palais-Royal. Le geste a des précédents, d’Out of Bounds, présenté à la Biennale de Venise en 2015, où l’artiste avait couvert une partie de l’Arsenale de sacs de jute, à Purple Hibiscus, en 2024, qui avait vu le Barbican, à Londres, habillé de quelque 2 000 mètres carrés de tissu tissé et cousu à la main par des artisans de Tamale.
À l’intérieur, la découverte se poursuit avec Things Fall Apart. L’œuvre puise dans l’histoire d’une usine de bouteilles de verre inaugurée en 1966, dans le contexte des ambitions industrielles du Ghana indépendant, avant d’être abandonnée. Racheté et démantelé par Ibrahim Mahama, le bâtiment a trouvé une seconde vie à Tamale, dans le cadre d’un projet artistique et éducatif. Pour la Fondation Cartier, l’artiste a conçu une installation spécifique à partir de matériaux d’origine de l’usine : l’enseigne et la structure métallique ainsi que plus de 25 000 bouteilles rangées dans un millier de caisses font resurgir tout un pan de l’histoire industrielle du Ghana.

Avec Season of Migration to the North, Ibrahim Mahama prolonge cette histoire en s’intéressant au temps de l’abandon. Des milliers de bouteilles vertes provenant de l’usine composent une sorte de pelouse, ponctuée de récipients en terre cuite. L’installation fait écho à ce que l’artiste a découvert sur place : des plantes et des animaux avaient investi les vestiges industriels, faisant de la ruine un milieu vivant. Que peut-on récolter d’un lieu qui ne produit plus ? L’œuvre déplace le regard des seules ambitions interrompues vers les formes de vie et les possibilités de transformation qui leur survivent.

Plus loin, la réflexion historique autour du basculement de 1966 se poursuit avec Parliament of Ghosts, qui renvoie, lui, au coup d’État et à la dissolution du gouvernement. Ibrahim Mahama rassemble des sièges traditionnels ashantis en bois dans une disposition qui évoque une assemblée parlementaire. Créée en 2019 pour le Whitworth, à Manchester, puis adaptée à d’autres lieux, l’installation arrive à Paris dans une version renouvelée. Les visiteurs sont invités à s’y asseoir : l’œuvre devient un espace vivant, destiné à accueillir rencontres, débats, concerts et performances.

Ensemble, ces œuvres dessinent la grammaire d’Ibrahim Mahama : recueillir des matières et des lieux chargés d’histoire, leur donner une nouvelle forme, puis les remettre en circulation. Elles préparent aussi la rencontre avec les artistes invités, qui prolongent ces questions par d’autres archives, d’autres matières et d’autres récits.
Des artistes associés : une communauté de regards
Pour Le Temps des récoltes, Ibrahim Mahama s’est entouré d’artistes et collectifs avec lesquels il entretient des collaborations, des recherches ou des échanges de longue date. Parmi eux, ses compatriotes James Barnor, célèbre pour son travail photographique autour de l’indépendance du Ghana ; Dorothy Akpene Amenuke, une ancienne enseignante d’Ibrahim Mahama, qui partage son intérêt pour le textile ; Gideon Appah, formé comme lui à Kumasi, dont la peinture se nourrit d’images d’archives ; Courage Dzidula Kpodo et Postbox Ghana, qui explorent l’architecture et les représentations de la modernité.
Les artistes invités ouvrent également la réflexion au-delà du Ghana : la germano-ghanéenne Zohra Opoku travaille à partir de textiles et de photographies personnelles ; originaire de RDC, le Cercle d’Art des Travailleurs de Plantation Congolaise (CATPC) réunit artistes et travailleurs de plantation, dont les œuvres sont vendues au profit du rachat de terres agricoles confisquées à l’époque coloniale ; la Slovène Tjaša Rener explore les liens entre le Ghana de Kwame Nkrumah et la Yougoslavie de Tito, notamment à travers les migrations et les échanges qui ont traversé les pays non-alignés ; Feda Wardak, artiste et architecte franco-afghan, interroge les effets de la guerre, de l’extractivisme et des héritages impériaux sur les territoires habités.
Derrière cette diversité se dessine une communauté de travail, de gestes et de préoccupations. Les artistes partagent une même réflexion autour de la mémoire, des héritages coloniaux et postcoloniaux, des projets d’émancipation et des futurs restés en suspens. Les années 1950 et 1960 ont vu se dessiner des utopies politiques, sociales et culturelles dont certaines se sont concrétisées, tandis que d’autres ont été interrompues ou transformées. L’exposition interroge ce qui demeure de ces aspirations et ce qu’elles peuvent encore nous aider à imaginer.
Cette réflexion commune se traduit par des pratiques différentes, mais réunies par un large recours aux matériaux porteurs de mémoire. Le dialogue commence par les textiles. Dorothy Akpene Amenuke partage avec Ibrahim Mahama une attention aux matières et aux gestes qui les transforment. Dans Pandamous Scroll, une œuvre de dix-sept mètres, elle associe natte de pandanus, toile et corde de jute, écorce de bananier séchée et papier artisanal. Zohra Opoku, de son côté, imprime des photographies personnelles sur des tissus anciens, qu’elle teint, brode et assemble. Quant au CATPC, il réalise des sculptures en cacao et des broderies sur toile de jute en collaboration avec Ibrahim Mahama.

Be careful, 2026, Yittè, 2026 © Ibrahim Mahama © Dorothy Akpene Amenuke
La photographie, la peinture et l’archive imprimée prolongent cette réflexion. James Barnor apporte un regard sur le Ghana autour de l’indépendance, la modernité urbaine et la diaspora. Ses photographies d’époque et ses albums donnent à voir les transformations de la société ghanéenne et les circulations entre l’Afrique et l’Europe. À ces archives s’ajoutent des portraits au Polaroid grand format réalisés avec Ibrahim Mahama lors de leur rencontre à Tamale, en 2024. Présentés pour la première fois dans l’exposition, ces portraits font dialoguer deux générations d’artistes et deux manières de construire une mémoire visuelle.
Gideon Appah poursuit ce dialogue en détournant publicités, journaux et images populaires du Ghana des années 1950 à 1980. Ses peintures ne restituent pas ces archives de manière documentaire : elles les font basculer dans un imaginaire onirique, où le souvenir se colore de fiction et où le passé devient une matière picturale. Son univers se découvre à travers une trentaine d’œuvres, la première présentation de cette envergure du peintre en Europe. Avec Postbox Ghana, des cartes postales et des timbres font ressurgir l’architecture et les paysages urbains du pays, notamment les formes modernistes associées à cette période.
De son côté, Courage Dzidula Kpodo aborde cette mémoire par le bâtiment lui-même. Avec Our Early Plans, il propose une reconstitution partielle d’une maison de cultivateur, réalisée à partir d’éléments architecturaux déplacés et réassemblés dans l’exposition. Le patrimoine vernaculaire n’est plus seulement évoqué par des images ou des documents : il prend corps dans l’espace, sous la forme d’une architecture fragmentaire.
Ces œuvres résonnent avec les installations d’Ibrahim Mahama : toutes reviennent sur des projets d’émancipation, de modernité ou de vie collective dont les promesses n’ont pas toutes été réalisées. Leurs rapprochements font apparaître les écarts entre les espoirs du passé et les réalités qui leur ont succédé, tout en laissant entrevoir ce qui peut encore être transmis ou réinventé.
« C’est du passé que l’on peut exhumer le potentiel de l’avenir », écrit Ibrahim Mahama. À la Fondation Cartier, ces futurs restent à interroger, à transmettre – et peut-être à reprendre.





