Chez Gabriel Dia, le corps apparaît rarement comme une évidence. Il se brouille, se dérobe, se transforme, parfois jusqu’à devenir presque méconnaissable. Le photographe joue avec ce qui se laisse voir et ce qui échappe au regard, comme si l’image devait négocier, elle aussi, les conditions de son apparition. Cette tension traverse ses autoportraits, mais aussi son travail sur le mouvement, les vêtements et les matières. Elle prend aujourd’hui une résonance particulière avec Mother’s Heritage, une installation dans laquelle se rencontrent le tissu, la photographie et le souvenir.
Apprendre à se montrer
Gabriel Dia arrive en France à dix-huit ans, après avoir dû quitter son Sénégal natal, où il ne peut vivre librement son homosexualité. Il entreprend des études d’ingénieur, tout en ressentant le besoin de donner une forme à ce qu’il porte en lui par la création artistique. L’écriture constitue un premier moyen de s’exprimer : il publie La Naissance d’une Vierge en 2013. Quelques années plus tard, un ami lui offre un appareil photo. Il découvre dans l’image un langage capable de faire coexister plusieurs dimensions de son expérience, là où les mots ne suffisent pas toujours. La photographie devient alors un moyen d’explorer son identité à son rythme, sans avoir à se raconter de manière frontale.
Dans cette perspective, son œuvre fait une large place à l’autoportrait. « Je me métamorphose. Je deviens quelqu’un d’autre pour être moi », explique-t-il. Se transformer n’est pas nécessairement se détourner de soi, mais peut permettre de s’en approcher autrement. L’image devient un espace où essayer, déplacer les limites et se donner la liberté d’être plusieurs figures à la fois.
Avec Burning, en 2020, Gabriel Dia se place face à l’objectif dans une posture frontale, presque défiante. Son visage semble se fondre dans la silhouette, tandis que le corps, magnifié, acquiert une présence à la fois charnelle et irréelle. Le modèle est là, offert au regard, mais demeure difficile à reconnaître : l’intensité de l’image ne rend pas son identité plus immédiatement lisible. Elle la transforme. Le corps devient le lieu d’une tension entre présence et disparition, entre ce qui s’expose et ce qui échappe.
La même année, le dévoilement se poursuit, cette fois dans le mouvement, à travers Sabar, dont le titre renvoie à une danse sénégalaise traditionnellement réservée aux femmes. Gabriel Dia se souvient de la réaction furieuse de sa mère lorsqu’il dansait, enfant, au milieu d’un groupe de femmes. Des années plus tard, il reprend ce geste devant son appareil. Ce qui avait été interrompu peut désormais être rejoué, dans un cadre qu’il choisit lui-même. Le corps s’affirme alors par le mouvement, mais reste partiellement dissimulé. Dans certaines images, un film négatif placé devant l’objectif trouble les contours de la silhouette. Le grain renforce cette impression d’une présence à la fois visible et insaisissable. Il se montre tout en maintenant une distance avec le regard. Le voile ne sert plus seulement à brouiller son identité : il accompagne un geste qu’il choisit de reprendre et de mettre en scène.
Cette quête de soi trouve un prolongement dans le vêtement, qui agit comme une seconde peau : une enveloppe qui protège, transforme l’apparence, mais permet aussi d’affirmer une personnalité. Développées pendant le confinement, les séries Me Myself and I et Metamorphose explorent, chacune à leur manière, la place du vêtement dans la construction de l’apparence. Privé des occasions de s’habiller comme auparavant, Gabriel Dia prend conscience de son importance dans la façon dont on se présente au monde. Le vêtement n’est plus seulement ce qui recouvre le corps : il participe à la manière dont celui-ci se donne à voir. Dans Metamorphose, il devient une seconde peau, associée à un travail sur l’image qui prolonge la transformation de l’apparence. Il permet de choisir une silhouette, d’affirmer une présence sans renoncer à la part de soi que l’on souhaite garder à l’abri. Le dévoilement ne signifie pas que tout doit être révélé : il peut aussi passer par la maîtrise de ce que l’on donne à voir.



Le photographe qui aurait aimé être peintre
Chez Gabriel Dia, le déclencheur de l’appareil photo n’est que le début d’un long processus de création. Une photographie peut être reprise, rephotographiée, projetée, superposée à d’autres images ou retravaillée au pinceau. Certaines évoluent pendant des mois, parfois des années, avant de trouver leur forme définitive. L’image n’est pas considérée comme un résultat qu’il faudrait préserver intact, mais comme une matière sur laquelle il est encore possible d’intervenir.
Gabriel Dia, qui aurait aimé être peintre, retrouve dans la photographie la possibilité de travailler une surface, de revenir sur une composition, de déplacer les formes et de faire évoluer les couleurs. Il ne se contente pas de capter un instant : il poursuit le travail après la prise de vue, comme s’il cherchait à découvrir ce que l’image peut encore devenir.
Les monochromes côtoient les aquarelles, les doubles expositions brouillent les silhouettes, tandis que les ombres et le grain donnent aux corps une présence parfois fantomatique. Les images semblent tantôt s’effacer, tantôt se recomposer. Ces effets ne relèvent pas seulement d’une recherche esthétique : ils témoignent d’une pratique dans laquelle photographie et peinture se nourrissent mutuellement. Le corps photographié fournit une première matière, mais la composition, les interventions et les reprises en modifient profondément l’apparence.
Dans cette même logique, Gabriel Dia accorde une place importante à l’imprévu. Une superposition produit un effet inattendu, une couleur transforme l’atmosphère, une forme surgit là où il ne l’attendait pas. « J’adore l’accident », confie-t-il à Fisheye Magazine. Ce goût de l’accident ne signifie pas que le travail se fait au hasard. Il suppose au contraire de rester attentif à ce qui apparaît, puis de décider comment le prolonger. La photographie devient une recherche ouverte, où l’intuition et le travail patient se répondent.
Cette manière de procéder donne aux images leur caractère singulier. Elles ne sont ni de simples portraits ni des photographies documentaires : ce sont des constructions visuelles, élaborées au fil des prises de vue et des interventions successives. Le travail de Gabriel Dia se situe ainsi à la rencontre de plusieurs gestes – photographier, peindre, superposer, reprendre – qui lui permettent d’explorer les possibilités de l’image sans en fixer trop vite les limites.
Mother’s Heritage : les vêtements de la mémoire
Cette recherche trouve un prolongement particulièrement personnel dans Mother’s Heritage, que Gabriel Dia présente à AKAA sous la forme d’une installation monumentale. Le projet ramène le photographe dans l’atelier de couture de sa mère. Enfant, il aimait y essayer en secret les vêtements féminins qu’elle confectionnait. Un jour, elle le surprend et se met en colère. Le souvenir reste associé à une expérience d’incompréhension. Quelques années plus tard, Gabriel Dia revient dans cet atelier avec son appareil, cette fois en présence de sa mère. En faisant de cette histoire la matière d’une création, il lui donne la possibilité d’être regardée autrement. Sa mère peut elle aussi en découvrir une autre dimension.
Mother’s Heritage – Constellation N°1 met en scène des silhouettes de jeunes hommes vêtus de vêtements féminins, dans une composition qui mêle fiction et réécriture intime de l’histoire personnelle de l’artiste. Le vêtement constitue un motif central, à la fois comme forme, comme enveloppe du corps et comme support de mémoire. Les étoffes et leurs motifs évoquent l’histoire familiale, tout en renvoyant à la richesse des savoir-faire textiles transmis de génération en génération.
Datée de 2025, la série trouve à AKAA une nouvelle déclinaison scénographique dans une installation immersive. Les photographies sont imprimées en grand format sur des pans de textile suspendus dans l’espace. La scénographie évoque le linge étendu sur des fils. Les images flottent entre présence et réminiscence, comme autant de fragments d’une histoire que le visiteur découvre en circulant parmi les étoffes. Le tissu n’est plus seulement un élément représenté dans la photographie : il devient le support même de l’œuvre et participe à l’expérience de la mémoire.

L’installation fait ainsi résonner plusieurs dimensions du travail de Gabriel Dia. On y retrouve le corps mis en scène, le vêtement comme seconde peau, l’image travaillée comme une matière et le souvenir transformé par la création. Mais le regard se déplace : l’histoire ne concerne plus seulement la manière dont un individu se représente. Elle touche aussi à la relation entre une mère et son fils, à la transmission des savoir-faire et à la possibilité de regarder autrement un passé parfois douloureux.
Avec Mother’s Heritage, Gabriel Dia ne livre pas toute son histoire et ne prétend pas la refermer. Il lui donne une forme qui permet de la partager, tout en préservant sa part d’intimité. Les vêtements deviennent les témoins d’une mémoire qui n’appartient plus seulement à celui qui l’a vécue : ils ouvrent un espace où se rencontrent l’histoire personnelle, l’héritage culturel et le regard des autres.





