Yoshita 1967, l’émergence d’une signature

Crochet, miroirs, clochettes : chez Yoshita, ces éléments participent à la silhouette, au mouvement et parfois même au son du vêtement. Fondée à Nairobi par Anil Padia, la maison s’est construite à la croisée d’une histoire familiale gujaratie, d’une formation dans la mode européenne et d’un travail développé avec des artisanes kényanes. Lauréate du Prix des Savoir-Faire dans le cadre du Prix LVMH 2026, Yoshita confirme aujourd’hui la singularité d’un langage développé depuis Nairobi.

Le Prix des Savoir-Faire 2026 vient de distinguer Yoshita 1967 parmi les neuf finalistes du Prix LVMH, eux-mêmes sélectionnés après l’examen de plus de 2 400 candidatures. Une reconnaissance majeure pour cette jeune maison fondée à Nairobi par Anil Padia, première maison kényane à atteindre la finale du prix. Elle vient aussi mettre en lumière une approche de la mode dans laquelle création, savoir-faire et travail collectif avancent étroitement liés. C’est cette combinaison singulière, construite entre plusieurs cultures et au sein d’un atelier devenu partie intégrante du projet, qui fait aujourd’hui l’identité de Yoshita.

Des chemins qui se rejoignent

Anil Padia grandit au Kenya, dans une famille originaire du Gujarat, une région de l’ouest de l’Inde. Bien avant d’imaginer sa propre griffe, il commence par dessiner des silhouettes dans ses cahiers d’écolier. La mode s’impose progressivement à lui comme une évidence, nourrie par les images de son enfance : les femmes de sa famille, leur manière de s’habiller et de se parer de bijoux et d’ornements, mais aussi les films de Bollywood. Parmi ses souvenirs marquants, il évoque notamment une apparition de l’actrice Madhuri Dixit, vêtue d’un costume couvert de petits miroirs, de coquillages et de bijoux d’argent.

Sa formation commence à Londres, avec un passage par Central Saint Martins, et se poursuit à Paris, où il approfondit sa connaissance du vêtement et travaille notamment auprès de Paco Rabanne, Y/Project et Jacquemus. Ces années lui apportent une attention particulière à la construction, au drapé et aux finitions, ainsi qu’une exigence qu’il conservera lorsqu’il développera ensuite son propre travail.

Lorsque la pandémie le ramène à Nairobi, après plusieurs années en Europe, Anil Padia revient à ce qui l’attire intuitivement dans le vêtement. Il se lance alors dans une nouvelle phase d’expérimentation autour des tissus et du crochet, en collaboration avec Catherine Wanjalo, une artisane rencontrée quelques années auparavant lors d’un stage chez Kooroo, une marque locale.

Ce retour à Nairobi fait aussi réapparaître des éléments de son histoire. Les petits miroirs font écho au shisha, une tradition textile particulièrement présente dans l’ouest de l’Inde. Les clochettes rappellent quant à elles les grelots argentés des bracelets de cheville de sa mère et le son associé aux danses et aux rituels de Navratri. Dans ses vêtements, ces souvenirs deviennent matière, mouvement et lumière.

Née à la rencontre de plusieurs influences et nourrie de souvenirs d’enfance, sa marque prend le nom d’une tante particulièrement chère à la famille d’Anil Padia, née en 1967. Un nom qui fait aussi écho à Yoshita Industries, l’entreprise créée par son grand-père.

L’artisanat, matière du luxe

Chez Yoshita 1967, le processus créatif part d’abord de la technique et du travail manuel. Le crochet est au cœur de la création d’Anil Padia, qui travaille avec la plus petite aiguille possible. Le créateur décrit son processus comme profondément sensoriel : il imagine une silhouette puis laisse la matière, la technique et le geste faire évoluer la pièce. À partir du fil, il explore des textures, des densités et des assemblages dont peuvent émerger de nouvelles formes.

Une vingtaine d’artisanes accompagne le travail d’Anil Padia dans son atelier de Nairobi. Héritières d’un savoir-faire transmis de main en main, elles apportent leur propre expérience. Sous leur main, une texture, un point ou une manière d’assembler les éléments peuvent ouvrir de nouvelles directions et faire évoluer une création. Le geste artisanal ne sert donc pas seulement à réaliser le vêtement : il participe à sa conception.

La première création d’Anil Padia et de Catherine Wanjalo, un polo bleu clair en crochet ponctué de petits miroirs de verre, porte déjà en germe plusieurs éléments qui feront la signature de Yoshita. Quelques années plus tard, ces éléments se retrouvent dans des pièces plus sophistiquées. Temple Road, première collection officielle de Yoshita, donne une première expression d’ensemble à cette écriture. Dans la robe Abla, les petits miroirs de verre entourés de crochet sont assemblés les uns aux autres jusqu’à former la matière même du vêtement. Avec le modèle Jhanjar, plus de 800 petites clochettes argentées accompagnent les mouvements du corps et donnent au vêtement sa dimension sonore.

Avec Manorama, sa collection mariage, Anil Padia emmène cette écriture vers un autre territoire, autour du corset et du travail du maintien, tout en poursuivant ses recherches sur le fil, les miroirs et les clochettes. Baptisée du nom de sa grand-mère, la collection prolonge elle aussi le dialogue entre mémoire personnelle, savoir-faire et création contemporaine.

Cette maîtrise artisanale place les pièces de Yoshita à la frontière du prêt-à-porter et de la couture. Les silhouettes de Temple Road sont produites en édition limitée, selon un processus qui laisse une place centrale au travail manuel et à la précision du geste.

Chez Yoshita, le savoir-faire artisanal devient ainsi une composante du luxe : non comme un simple ornement ajouté au vêtement, mais comme une matière de création à part entière, capable de déterminer sa texture, sa forme et son identité.

Une autre manière de grandir

Très ancrée localement, Yoshita se développe avec une forte dimension sociale. À Nairobi, l’atelier travaille avec des femmes de la communauté locale, notamment des mères célibataires. La maison accompagne leur montée en compétences, avec l’ambition de leur permettre de gagner en indépendance économique grâce au savoir-faire artisanal.

Cette ambition dépasse progressivement le cadre de l’atelier. Anil Padia envisage à terme la création d’un centre communautaire destiné aux femmes, qui pourrait réunir formation, éducation financière, accès aux soins et services destinés à favoriser leur autonomisation financière. La croissance de Yoshita est ainsi pensée en lien avec les personnes et les communautés qui participent à son développement.

La même attention s’étend aux conditions dans lesquelles les vêtements sont produits. Anil Padia associe explicitement durabilité et héritage et dit vouloir intégrer ces deux dimensions à ses choix de matériaux et de processus. Capacité de production, rémunération équitable, signification culturelle des matériaux et respect de l’environnement font partie des critères qu’il dit prendre en compte.

Cette approche trouve un écho particulier dans la sélection de Yoshita parmi les finalistes européens du Circular Design Challenge, dont la finale internationale se tiendra en octobre.

Cette sélection et le Prix des Savoir-Faire décerné par LVMH accompagnent le changement d’échelle d’une maison encore jeune, dont le travail artisanal et l’ancrage local sont désormais observés bien au-delà du Kenya.

Cette nouvelle visibilité ouvre une nouvelle étape pour Yoshita. Depuis Nairobi, Anil Padia peut désormais faire connaître son langage à un public international, tout en poursuivant le développement de l’atelier et du collectif qui l’accompagne depuis ses débuts.

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