Du 8 au 13 septembre, le quartier de Saint-Germain-des-Prés accueille la 25e édition de Parcours des Mondes, rendez-vous parisien consacré aux arts d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques. Parmi les découvertes de cette édition anniversaire, La Potière, une tapisserie sénégalaise réalisée dans les années 1970 par Tamsir Gueye, est de ces œuvres qui invitent à tirer le fil.
Au bout de celui-ci, il y a Thiès, à quelque 70 kilomètres de Dakar, où, depuis près de soixante ans, artistes, cartonniers et liciers participent à une aventure artistique sans équivalent. De cette aventure sont nées des milliers de tapisseries. La Potière n’est que l’un des fils de cette histoire singulière.
Un art nouveau pour une nation nouvelle
L’idée pourrait sembler paradoxale. Le Sénégal possède de riches traditions textiles. Mais la tapisserie murale de basse lice, telle qu’elle est pratiquée dans les grandes manufactures européennes, relève d’un autre savoir-faire. C’est pourtant cette technique que le pays choisit d’investir dans les années 1960 pour créer une nouvelle forme d’expression artistique.
Le projet s’inscrit dans la politique culturelle portée par Léopold Sédar Senghor. Son ambition : participer à l’émergence d’un art sénégalais moderne, capable de dialoguer avec les techniques venues d’ailleurs tout en trouvant ses propres formes et ses propres références.
Pour donner corps à cette ambition, Léopold Sédar Senghor confie à Papa Ibra Tall, artiste et enseignant, la tâche d’explorer ce nouveau territoire. Papa Ibra Tall part en éclaireur se former à Aubusson, où il s’initie aux techniques de la tapisserie.
Il dépêche à sa suite quatre jeunes artistes de l’École des arts : Mamadou Wade, Mar Fall, Doudou Diagne et Alioune Badara Diakhaté. Ils partent à leur tour se former aux techniques du tissage à la Manufacture des Gobelins. Lorsqu’ils reviennent, ils sont parmi les premiers Sénégalais à maîtriser ce métier. Il leur faut alors aussitôt transmettre ce qu’ils viennent d’apprendre, car il n’existe encore au Sénégal aucun savoir-faire local dans cette technique.
L’expérience commence à Dakar. Elle déménage ensuite à Thiès, où elle dispose de l’espace nécessaire pour changer d’échelle. La Manufacture nationale de tapisserie y est inaugurée en 1966. Les premières années, les équipes expérimentent, se forment et perfectionnent leurs gestes. Ce qui avait commencé comme un atelier devient progressivement un véritable laboratoire.
En 1971, l’expérience est considérée comme suffisamment aboutie pour entrer dans une phase opérationnelle. En moins d’une décennie, une technique apprise en France par quelques jeunes artistes est ainsi devenue, à Thiès, un savoir-faire collectif.
Quand les artistes s’emparent de la tapisserie
Les artistes formés en France sont naturellement parmi les premiers à explorer cette forme d’expression, dont ils maîtrisent les contraintes et les possibilités. La tapisserie impose en effet une manière de travailler très différente de la peinture : la composition doit être agrandie, transposée sur un carton, les couleurs adaptées au tissage, et l’œuvre se construit sur l’envers du métier, sans que l’artiste puisse directement en suivre l’exécution. Mais au-delà des contraintes, la tapisserie ouvre des possibilités inédites : elle permet des formats monumentaux et offre à la composition une présence que d’autres médiums ne permettent pas toujours.
Parmi ces experts de la première heure, Papa Ibra Tall donne très tôt la mesure des possibilités du nouveau médium. Avec La Semeuse d’étoiles, il exploite notamment l’ampleur que permet le grand format. Mamadou Wade, de retour des Gobelins, devient instructeur licier à Thiès. Il développe parallèlement un travail très personnel autour de la figure de l’oiseau, comme dans La Reine des oiseaux, où têtes et ailes s’entremêlent dans un jeu dense de lignes et de contrastes. Ansoumana Diédhiou, arrivé à la Manufacture à la fin des années 1960, travaille quant à lui comme cartonnier avant de développer sa propre œuvre. Avec Le Roi du Fogny, il puise dans l’histoire de la Casamance pour composer une figure monumentale et stylisée du souverain, dont les attributs et la puissance symbolique nourrissent la composition.
L’essor de la tapisserie accompagne une recherche artistique plus large. Dans les années 1960 et 1970, les artistes sénégalais cherchent les formes d’un art moderne qui puisse s’ancrer dans les signes et les imaginaires du pays tout en explorant de nouveaux langages plastiques : stylisation, simplification des formes, compositions de plus en plus libres, jusqu’à l’abstraction pour certains. La tapisserie devient l’un des espaces où cette recherche peut se poursuivre.
Les œuvres de cette période en portent la trace. Sur les tapisseries de basse-lisse se rejouent des scènes de la vie locale, dans des compositions où les formes se simplifient et se stylisent. Deux amoureux se retrouvent sous un baobab dans Le Couple, de Modou Niang, où silhouettes, végétaux et motifs géométriques s’organisent dans une composition fortement stylisée. Dans Rendez-vous au soleil, Jacob Yacouba pousse plus loin encore cette transformation de la figure. Ancrée dans l’univers de Saint-Louis, la scène conserve le souvenir d’une rencontre, mais les personnages et l’espace se fragmentent en formes simplifiées, dans un format horizontal particulièrement ample. Chez Souleymane Keïta, la tapisserie accompagne une évolution déjà engagée dans la peinture : dans Composition, les figures féminines se dissolvent dans un jeu de formes et de signes, jusqu’à frôler l’abstraction. Figure majeure de l’École de Dakar, reconnu notamment pour ses portraits de femmes sénégalaises, Keïta transpose ainsi sur la tapisserie les recherches plastiques, entre figure et abstraction, alors à l’œuvre dans sa peinture.




Certaines œuvres deviennent de véritables ambassadrices de l’art sénégalais. N’Daanaan, de Modou Niang, trouve ainsi sa place à l’UNESCO. D’autres tapisseries sont offertes comme cadeaux diplomatiques à des chefs d’État : Rendez-vous au soleil, de Jacob Yacouba, Les Oiseaux de Djoudj, attribués à Amadou Sow, ou encore La Semeuse d’étoiles, de Papa Ibra Tall, circulent ainsi bien au-delà du Sénégal. Au fil des décennies, ce sont ainsi des milliers d’œuvres qui voient le jour à Thiès, constituant un patrimoine artistique aussi vaste que singulier.
Une histoire qui recommence à se raconter
Après plusieurs décennies de sommeil, marquées par un ralentissement sensible de l’activité, les Manufactures de Thiès retrouvent un nouvel élan au début des années 2000. Une nouvelle génération d’artisans est formée et de nouvelles œuvres recommencent à sortir des ateliers.
L’un des signes les plus spectaculaires de cette reprise est une œuvre qui appartient aux tout premiers chapitres de l’histoire de Thiès. Le Grand Magal de Touba, de Papa Ibra Tall, avait été réalisé à l’origine à Aubusson pour être offerte à l’ONU en 1970. Lorsque l’œuvre donne des signes d’usure, une nouvelle version est commandée en 2008. Cette fois, elle est entièrement tissée à Thiès. Avec ses 24 m² et ses 24 couleurs, elle demande 33 mois de travail et devient la plus grande œuvre jamais réalisée à Thiès. Installée à l’ONU en 2012, elle donne une traduction presque littérale au chemin parcouru : ce qui avait été appris en France peut désormais être réalisé à Thiès.

La reprise passe aussi par la création contemporaine. De nouvelles collaborations voient le jour et des artistes comme Bibi Seck confient de nouvelles compositions aux liciers. Les Intouchables témoigne de cette continuité : près de soixante ans après les premiers métiers, Thiès reste capable de donner une traduction textile à la création contemporaine.
Pendant que de nouvelles œuvres voient ainsi le jour, celles des premières décennies connaissent parallèlement une autre forme de renaissance. Plusieurs œuvres issues de Thiès entrent dans les collections du Metropolitan Museum of Art de New York, notamment Interrogation du masque, de Tamsir Gueye, Lity-Lity, de Bocar Diong, et La Reine des oiseaux, de Mamadou Wade, acquises en 2025. Le Baltimore Museum of Art prépare pour sa part une exposition consacrée à la tapisserie sénégalaise et aux questions d’identité qu’elle traverse. À partir d’octobre 2026, douze tapisseries monumentales, accompagnées de dessins préparatoires et d’archives, permettront de revenir sur cette aventure singulière.
Et La Potière, présentée à Paris à l’occasion de Parcours des Mondes, apparaît alors sous un autre jour, comme l’un des fils d’une histoire beaucoup plus vaste : celle d’une technique apprise ailleurs, transmise au Sénégal, puis transformée par des artistes qui s’en sont emparés pour inventer leurs propres images.





