L’architecture africaine occupe une place croissante dans les débats internationaux. Ses réalisations sont davantage exposées, ses architectes plus régulièrement distingués et les questions auxquelles ils sont confrontés intéressent désormais bien au-delà du continent. Il manquait pourtant encore un espace où ces pratiques puissent se rencontrer et confronter leurs expériences à l’échelle du continent.
C’est cette ambition que portait la Pan-African Biennale (PAB), initiée par l’architecte Omar Degan. Pensée comme une manifestation itinérante, avec une ville d’accueil différente à chaque édition, elle entend faire circuler les idées et les pratiques plutôt que les enfermer dans un cadre national. Pour cette première édition, elle avait choisi Nairobi.
Mettre le continent en conversation
Pour cette première rencontre, la PAB invitait les participants à échanger autour de trois thèmes aussi intemporels que contemporains : Climate Change, Vernacular Intelligence et African Futures. Trois entrées pour aborder les transformations environnementales, les savoirs constructifs du continent et les imaginaires de ses futurs urbains.
Aux côtés de forums entre experts – conférences, panels, ateliers -, des rencontres plus informelles prolongeaient les réflexions à travers la ville. Des Open Offices permettaient au public de pousser la porte de cabinets d’architecture et de découvrir leurs pratiques directement sur leur lieu de travail, tandis que des visites et rencontres complétaient cette immersion dans la scène architecturale de la ville. Une exposition réunissait enfin au Kenyatta International Convention Centre des projets venus de l’ensemble du continent.
La présentation des projets était pensée de manière à faire circuler les regards. Aux traditionnels pavillons nationaux, les organisateurs avaient préféré une organisation thématique, rapprochant les projets selon les zones climatiques, les histoires ou les problématiques partagées. Une pratique du Sahel et une réalisation d’Afrique de l’Est pouvaient ainsi se répondre par le recours à une technique ou un matériau communs.
Parmi les fils rouges qui traversaient les projets présentés, deux grandes tendances se dessinaient : le recours aux savoir-faire ancestraux pour répondre aux besoins contemporains, et une approche inclusive attentive à l’environnement naturel et humain.
Des savoirs anciens pour répondre aux défis d’aujourd’hui
L’une des grandes tendances de la PAB résidait dans le dialogue entre héritage et innovation. L’objet n’était pas de reproduire des formes anciennes, mais de retrouver dans les pratiques du passé des réponses à des questions très actuelles : construire avec les ressources disponibles, maîtriser la température sans dépendre de la climatisation ou encore imaginer d’autres façons d’habiter ensemble.
Les projets présentés faisaient ainsi une large place aux matériaux traditionnels, comme le travail de La Voûte Nubienne qui, au Sahel, remet en circulation une technique ancienne fondée sur la construction de voûtes en terre. Elle permet de réaliser des couvertures sans recourir au bois, ressource rare dans de nombreuses régions sahéliennes, et s’appuie aujourd’hui sur une filière structurée de formation et de construction. Au Sénégal, Worofila travaille également à partir de ressources locales, notamment la terre crue et le typha, une plante aquatique très présente dans certaines zones humides du pays, qui constitue un matériau de construction ou d’isolation particulièrement intéressant.
La gestion de la température constitue un autre champ où les savoirs anciens retrouvent une actualité. Bien avant l’apparition de la climatisation, les architectures africaines avaient développé des solutions passives fondées sur l’orientation, l’épaisseur des parois, l’ombre, les ouvertures et la circulation naturelle de l’air. À Mombasa, au Kenya, Urko Sánchez Architects réinterprète, avec Swahili Gem, les claustras caractéristiques de l’architecture swahilie ; l’enveloppe en bois filtre le soleil, protège l’intimité et laisse circuler l’air, tandis que les terrasses ombragées participent au confort des logements. À Djibouti, le même cabinet s’inspire cette fois de la médina pour le village d’enfants SOS de Tadjourah : des maisons rapprochées, des passages ombragés et une implantation pensée en fonction des vents. Plus au sud, en Ouganda, le monastère Our Lady of Victoria, conçu par Localworks, associe pour sa part ventilation naturelle, protections solaires et briques fabriquées avec des coques de café. Trois réponses différentes, mais une même recherche : tirer parti des conditions naturelles pour assurer le confort sans recourir systématiquement à des dispositifs mécaniques.

Au-delà des techniques et des matériaux, c’est l’organisation même de l’espace qui s’appuie sur des usages anciens pour répondre aux défis contemporains. The Ground Between, de Boaz Diamond, part ainsi de la boma tanzanienne, un habitat organisé en anneau autour d’un centre commun et d’espaces de vie collectifs. Le projet en extrait la logique pour la transposer à un contexte urbain : l’organisation en anneau de la boma est redéployée verticalement pour s’adapter aux contraintes de densité, tout en conservant des espaces communs à chaque niveau. La structure ouverte favorise par ailleurs la circulation de l’air et de la lumière. Construite en terre comprimée stabilisée, cette proposition associe ainsi une organisation spatiale héritée à des réponses contemporaines aux contraintes de densité, de confort thermique et de ressources.
Matériaux, gestion de la température, organisation de l’habitat : il s’agit moins de revenir au passé que d’y chercher des principes capables d’éclairer le présent. Les savoirs hérités ne sont pas considérés comme un modèle à reproduire, mais comme une matière à comprendre, adapter et transformer.
Construire avec son environnement
Une autre tendance est apparue fortement dans les projets présentés par la Biennale : une approche plus inclusive de l’architecture, qui consiste à ne pas considérer le territoire comme une page blanche, mais à composer avec ce qui est déjà là – l’environnement naturel et bâti, les ressources disponibles, les usages et les communautés qui les font vivre.
Les architectures africaines composent ainsi volontiers avec l’environnement naturel. À Nairobi, le Waldorf School, conçu par Urko Sánchez Architects, a par exemple été implanté dans une forêt en conservant les arbres existants et en organisant les différents bâtiments autour des clairières. La ventilation naturelle et l’utilisation de la terre issue des excavations prolongent cette attention au site. Le caractère temporaire du projet – le terrain étant loué pour dix ans – a également conduit à concevoir des bâtiments pouvant être démontés.

Les projets privilégient également l’adaptation des bâtiments et matériaux existants, préférant réinventer plutôt que de partir d’une page blanche. Réhabilitation et réemploi prolongent ainsi la vie de ce qui existe déjà. En Égypte, le projet Buyut al-Khalifa, mené par Megawra – Built Environment Collective, en offre une belle illustration, avec la réhabilitation de 19 maisons, dont deux bâtiments historiques, ainsi que l’aménagement d’un espace public dans le quartier d’al-Khalifa. Il s’agit de faire évoluer un tissu urbain sans effacer son histoire ni les usages qui le structurent. À Mindelo, au Cap-Vert, le Centre National d’Artisanat et de Design explore cette logique avec le recyclage de matériaux usagés : des couvercles de bidons métalliques récupérés deviennent une seconde peau de façade, participant à la protection solaire et à la ventilation.
Surtout, cette attention à l’existant est aussi sociale et humaine. Les projets prennent pour point de départ les usages, les pratiques et la connaissance qu’ont les habitants de leur territoire. À Nairobi, la Kounkuey Design Initiative travaille ainsi avec les communautés des quartiers informels à la conception et à la réalisation d’espaces publics. Dans le cadre de son Urban Fabric Initiative, les habitants ont eux-mêmes identifié les besoins prioritaires de leur quartier et participé à la conception et à la réalisation des projets : espaces de jeux, lieux de rassemblement, cheminements ou équipements liés à l’eau. Une démarche comparable est à l’œuvre au Caire, où Megawra – Built Environment Collective a engagé, dans le cadre d’Athar Lina, un travail participatif sur l’avenir du quartier d’al-Khalifa et la relation entre son patrimoine et ses habitants. Les recommandations issues de cette concertation ont notamment contribué à orienter des projets de réhabilitation pour des usages collectifs et d’amélioration de l’espace public.

Environnement naturel, réhabilitation, réemploi, concertation avec les communautés : autant de manières de partir de l’existant plutôt que de faire table rase. L’architecture ne renonce pas à transformer ; elle commence par observer, comprendre et composer.
C’est peut-être ce que la première Pan-African Biennale aura rendu le plus visible. En réunissant des expériences venues de contextes très différents, elle n’a pas cherché à définir une architecture africaine commune. Son intérêt tient plutôt à cette mise en regard : faire circuler des expériences situées, révéler les questions qu’elles partagent et permettre à des solutions nées dans un contexte d’être regardées, discutées et réinterprétées ailleurs.
Après Nairobi, la conversation se déplacera vers une autre ville du continent. D’autres territoires, d’autres pratiques et d’autres réponses entreront à leur tour dans le champ de la Biennale. Une manière de déplacer le centre de la conversation plutôt que d’en installer un nouveau – et de faire de cette circulation l’un des moteurs d’une architecture africaine en mouvement.





