Hassan Hajjaj, My Rock Stars : quand la musique devient image

De Billie Eilish à Madonna, de Keziah Jones aux maîtres de la musique gnawa, le photographe anglo-marocain Hassan Hajjaj réunit dans My Rock Stars des personnalités que tout semble parfois séparer, mais qui ont en commun d’avoir compté pour lui. Présenté à la Philharmonie de Paris, ce projet au long cours révèle une œuvre où photographie, mode, design et musique se rencontrent, dans un langage visuel nourri de références internationales.

Chez Hassan Hajjaj, une « Rock Star » ne désigne pas exclusivement une célébrité ni même une star de la musique, mais plutôt une personne qu’il admire, qui a compté dans son parcours et dont il souhaite faire apparaître la singularité. Le projet s’est ainsi constitué au fil des rencontres, depuis les musiciens gnawa qu’il photographie à partir des années 1990 jusqu’aux figures de la pop internationale.

À la Philharmonie de Paris, une sélection d’environ 35 photographies et d’archives personnelles donne à voir cette galerie de portraits, tandis qu’une création sonore d’Acid Arab prolonge l’expérience. L’exposition s’inscrit dans un projet déjà ancien et international, mais son installation au Musée de la musique en révèle une dimension essentielle : chez Hassan Hajjaj, la musique constitue depuis longtemps un fil conducteur entre les personnes, les cultures et les images.

Hassan Hajjaj : une signature visuelle

Né en 1961 à Larache, Hassan Hajjaj rejoint Londres avec sa famille à l’adolescence. Autodidacte, il enchaîne les petits emplois avant de se lancer dans l’organisation de soirées puis dans la mode. Il ouvre une boutique de streetwear – RAP, qui devient rapidement un lieu de rencontre pour designers, vidéastes et musiciens -, se lance lui-même dans le stylisme et assiste des créateurs dans la production de défilés et de clips vidéo. C’est en 1989 qu’il achète un appareil photo et se lance dans la photographie, d’abord pour lui-même, avant d’en faire progressivement une pratique artistique. La photographie devient pour lui un moyen d’expression privilégié, à la rencontre des différents univers qu’il côtoie ; le portrait s’impose peu à peu au cœur de sa pratique.

Cette pratique du portrait s’enracine dans son expérience des studios marocains où, enfant, il venait se faire photographier en famille, posant dans ses plus beaux vêtements. Il découvrira aussi plus tard le travail de Seydou Keïta et Malick Sidibé, dont les portraits de studio accordent également une place essentielle au vêtement, à la pose et au décor. Chez Hassan Hajjaj, photographier quelqu’un signifie construire son image. Il choisit les vêtements, les accessoires, le décor ; le cadre lui-même est pensé comme une partie de l’œuvre. La mode et le design participent donc directement à la construction photographique. Un tissu, une caisse, une bouteille ou un objet du quotidien peuvent devenir des éléments de composition ; il peut aussi concevoir ou faire réaliser certaines pièces pour ses modèles.

De cette pratique naît un langage visuel immédiatement reconnaissable. Hassan Hajjaj fait dialoguer l’héritage du portrait de studio africain et les références marocaines avec la culture pop et les scènes urbaines londoniennes, la mode avec une culture du détournement héritée autant de la rue que de la société de consommation. Ses images jouent sur des couleurs saturées, des motifs géométriques et des compositions foisonnantes où les vêtements, les accessoires et les objets semblent parfois déborder du cadre. Cette profusion visuelle n’est pourtant jamais purement décorative : elle participe à la construction du personnage et donne à chaque image une énergie presque théâtrale. Les cadres eux-mêmes deviennent des œuvres à part entière, prolongeant graphiquement le portrait et accentuant son caractère construit.

Cette esthétique singulière lui vaut une reconnaissance internationale et le surnom d’« Andy Wahloo », donné par son ami Rachid Taha en référence à Andy Warhol. Le rapprochement tient notamment à leur goût commun pour les couleurs éclatantes, les constructions audacieuses, les figures populaires et les signes de la culture de consommation. Chez Hassan Hajjaj, ces éléments se transforment en un langage personnel qui prolonge son parcours, du stylisme à la musique, comme dans sa série My Rock Stars.

My Rock Stars : construire un panthéon

Avec My Rock Stars, cette pratique du portrait se concentre sur des personnalités liées au monde de la musique. Le projet commence à se constituer dans les années 1990, lorsque Hassan Hajjaj photographie notamment des musiciens gnawa, puis s’élargit aux artistes rencontrés au fil de son parcours. Rachid Taha, Lee Scratch Perry, Madonna, Alicia Keys, Swizz Beatz ou Billie Eilish apparaissent ainsi aux côtés de figures moins connues du grand public. Ce qui les réunit n’est ni leur notoriété ni leur style musical, mais le regard qu’Hassan Hajjaj porte sur eux : chacun appartient à son panthéon personnel.

La diversité des personnalités fait partie intégrante du projet. Les générations, les nationalités et les genres musicaux diffèrent, mais tous sont abordés à travers le même dispositif de portrait. Hassan Hajjaj choisit les vêtements, les accessoires, le décor jusque dans les moindres détails. La préparation des Rock Stars relève d’un véritable protocole : chaque détail de la mise en scène participe à la construction du personnage. Les maîtres gnawa, les artistes de reggae, les figures du hip-hop ou les stars de la pop deviennent ainsi les protagonistes d’une même famille visuelle.

La séance photographique est elle-même un moment de création. Certaines prises de vue peuvent même s’accompagner de performances live ; les artistes jouent, improvisent ou prennent simplement possession du dispositif. Le portrait conserve quelque chose de cette rencontre. Il ne cherche pas seulement à montrer un visage, mais à faire apparaître une présence, une énergie et un univers.

Le projet déborde parfois la seule photographie, comme avec My Rock Stars Experimental, Volume 1, présenté au LACMA puis au Wexner Center for the Arts. Les performances filmées des musiciens photographiés par Hassan Hajjaj viennent y prolonger leurs portraits, transformant la séance photographique en véritable dispositif scénique.

C’est cet esprit de décloisonnement que l’on retrouve aujourd’hui à la Philharmonie : un projet dans lequel le portrait n’est jamais isolé, mais entre en relation avec la musique, les objets, les vêtements et l’espace qui l’entoure.

La Philharmonie : quand l’image entre en résonance avec la musique

Après avoir voyagé à travers le monde, My Rock Stars trouve aujourd’hui une nouvelle présentation à la Philharmonie de Paris, qui inscrit le projet dans un dialogue inédit avec les collections du Musée de la musique.

L’exposition s’inscrit dans une présentation du musée repensée en 2025 de manière à faire mieux dialoguer les patrimoines musicaux de la collection, venus du monde entier. My Rock Stars entre ainsi directement en résonance avec cette nouvelle présentation : Hassan Hajjaj a lui-même construit son œuvre à partir de rencontres entre différentes scènes et cultures musicales. Les musiques rencontrées à Londres, les traditions gnawa, puis les artistes venus de scènes internationales composent une histoire de circulations dans laquelle la musique joue le rôle de lien.

L’exposition est accompagnée d’une création originale d’Acid Arab, qui explore depuis plus d’une décennie les rencontres entre musique électronique et musiques du Maghreb et du Moyen-Orient. Pour My Rock Stars, le groupe ne signe pas une simple illustration musicale des photographies : sa création prolonge le principe de métissage qui traverse l’œuvre de Hajjaj. Aux sonorités traditionnelles du monde arabe se mêlent basses électroniques et pulsations issues de cultures musicales contemporaines. La création fait ainsi circuler le visiteur entre des textures sonores différentes, comme Hassan Hajjaj fait circuler ses modèles entre plusieurs univers visuels.

Cette création sonore modifie aussi la manière dont les portraits sont perçus. Les images montrent des artistes qui ont compté pour Hajjaj ; le son rappelle que leur présence ne se réduit ni à leur visage ni à leur statut. Il restitue quelque chose de l’énergie musicale qui les relie et qui a nourri le projet depuis ses débuts. L’exposition ne juxtapose donc pas photographie et musique : elle cherche à les faire fonctionner ensemble.

C’est là que la proposition de la Philharmonie trouve sa singularité. En faisant dialoguer les portraits de Hajjaj avec ses collections et en leur associant une création sonore originale, elle transforme My Rock Stars en une expérience où photographie et musique ne sont plus simplement juxtaposées, mais mises en dialogue.

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