Tout commence par un appel. Celui des tambours, qui traverse le village et rassemble peu à peu. Puis viennent les chants, les voix, les mouvements. Et soudain, ils apparaissent : des animaux, surgis de nulle part, portés par des silhouettes invisibles. Un lion avance, un poisson ondule, une antilope fend l’espace. Le public rit, commente, reconnaît. Le spectacle est partout, et chacun en fait partie.
Le long du fleuve Niger et de son affluent le Bani, les villages bozo, somono, marka et bamanan se rassemblent depuis des générations autour d’un théâtre total : le sogo bò, littéralement « les animaux sortent » en bamanankan. Masques, marionnettes, chants et tambours y composent un spectacle qui parle à la fois de la brousse, du fleuve et de la vie quotidienne, entre récits mythiques et commentaires très concrets sur la société.
À Lyon, le musée des Confluences a choisi de consacrer une grande exposition à cette pratique, en s’appuyant sur la donation de Sonia et Albert Loeb, collectionneurs qui ont patiemment réuni une centaine de pièces au début des années 2000 au Mali. L’enjeu est double : préserver des objets venus d’un théâtre aujourd’hui menacé et proposer au public européen une expérience qui reste fidèle à l’esprit d’une fête de village.
Une tradition sous tension
Le sogo bò est d’abord une affaire de communauté. Organisées par les tònw, associations de classes d’âge, ces fêtes précèdent les pluies ou la saison froide. Au cœur du dispositif, les sogow – masques d’animaux – et les jirimaaninw – petites figures humaines en bois – s’animent sur des kalaka, de grandes structures en bambou dissimulant les manipulateurs.
Loin d’un bestiaire décoratif, ils incarnent des figures, des caractères, des situations, composant un véritable théâtre du monde. On y croise le dajèkun, antilope chevaline associée à l’endurance ; le warabakun, lion à la crinière noire, incarnation d’un pouvoir autoritaire que les chasseurs feignent de maîtriser ; ou encore le bama, crocodile redouté, rampant au sol avant d’être symboliquement vaincu.
Chaque sortie mêle théâtre, danse, tambours et chants des jeunes filles. Les chants commentent les comportements humains, rappellent les valeurs de générosité, d’entraide et de fraternité, se moquent des travers des uns et des autres.
Cette pratique profane et participative structure la communauté. Les jeunes hommes montent les kalaka, sélectionnent les masques, réparent, repeignent, remplacent le chaume brûlé après chaque manifestation. Les jeunes filles, elles, composent et interprètent les chants, dont les paroles donnent tout leur sens aux apparitions successives des masques. Inscrite en 2014 sur la Liste représentative de l’Unesco, elle renforce cohésion et mémoire face aux aînés. Pourtant, elle s’effrite. Tensions sécuritaires, changements climatiques (ensablement du fleuve, pêche intensive), exode rural : les villages peinent à réunir ressources et temps pour ces préparations exigeantes – repeinture, chaume neuf brûlé après usage.



Dans ce contexte, la donation des Loeb, accompagnée d’archives et d’images tournées sur place, répond à un enjeu essentiel : préserver non seulement les objets, mais aussi les récits et les savoirs qui leur donnent sens.
Mettre en scène le vivant
Présenter le sogo bò dans un musée suppose un changement de cadre radical. Car cet art ne se limite pas à ses formes matérielles : il est indissociable du mouvement, du son et de la participation du public.
L’exposition du musée des Confluences, déployée sur 710 m², relève ce défi par une scénographie immersive conçue par Lorenzo Greppi. Dès l’entrée, une tête d’antilope monumentale annonce le caractère spectaculaire du parcours. Celui-ci se structure comme une journée de fête : quatre espaces circulaires évoquent les sorties de masques, de la lumière de l’après-midi à la nuit tombée.
Les œuvres sont présentées sans vitrines, au plus près du regard, sur des supports textiles et courbes qui rappellent les matières du contexte d’origine. Parmi les pièces marquantes, on retrouve des têtes de buffle aux cornes puissantes, des masques de poissons destinés aux performances sur l’eau ou encore des ensembles de jirimaaninw représentant des classes d’âge en costumes de bogolan.
Au centre, le fleuve Niger est suggéré par une installation où une pirogue supporte des figures aquatiques, enveloppées de voiles animés par la lumière et la vidéo. Des projections et des enregistrements sonores – chants, tambours, captations de fêtes – viennent compléter l’expérience. Des espaces plus intimes, sous forme de « huttes », permettent d’écouter témoignages et récits.
Le musée a également fait le choix de reconstituer certains costumes en collaboration avec l’Opéra national de Lyon, notamment pour redonner leur volume aux grands masques d’oiseaux kòtè kònòw. Sans prétendre recréer l’original, ces interventions restituent une échelle et une présence.
Ce dispositif ne cherche pas à reproduire le sogo bò à l’identique mais à en proposer une traduction sensible. Il ouvre un autre type de regard, plus attentif aux formes, aux détails et aux techniques. Le visiteur n’est plus acteur de la fête, mais accède à une compréhension élargie, entre expérience sensible et mise en contexte.
Un art en circulation
Malgré les fragilités qui pèsent aujourd’hui sur sa pratique – ou peut-être à cause d’elles -, le sogo bò semble aujourd’hui toucher un public élargi et trouver une dynamique nouvelle.
Organisée en réponse à une forme d’urgence patrimoniale, l’exposition lyonnaise permet à un public international diversifié – familles, enfants, amateurs d’anthropologie comme de spectacle vivant – de découvrir une pratique encore largement méconnue hors du Mali. La programmation du musée des Confluences prolonge cette dynamique : dès l’ouverture, une nocturne associe visite, concert et projection du film Togo, le maître de marionnettes. Quelques semaines plus tard, le musicien malien Habib Koité se produira avec kora et balafon, tandis qu’ateliers, visites et dispositifs de médiation invitent à une appropriation plus active.
Au Mali même, des festivals comme Fesmamas à Markala ou Ségou’Art à Ségou participent à cette dynamique. Ils font dialoguer le sogo bò avec d’autres formes – récits contemporains, rap, musique électronique – et l’ouvrent à des publics nouveaux, souvent urbains. Sans rompre avec la tradition, ces cadres contribuent à en renouveler les modalités d’expression.
Dans ces espaces, le sogo bò ne se contente pas d’être préservé : il se transforme. Confronté à d’autres pratiques, il gagne en visibilité tout en explorant de nouvelles formes.
Entre les rives du Niger et celles du Rhône, le sogo bò change ainsi de cadre sans perdre sa fonction première. Il continue de faire apparaître des animaux – pour parler des humains – tout en trouvant, dans ces nouveaux contextes, d’autres manières d’exister.





