Lorsque le premier tome d’Aya de Yopougon paraît en 2005, rien ne présage l’incroyable succès de la série. Une bande dessinée située dans un quartier populaire d’Abidjan, centrée sur des trajectoires féminines, racontée avec humour et sans spectaculaire apparent : le pari semble modeste.
Et pourtant, près de vingt ans plus tard, la série s’est imposée comme un classique. À la faveur d’une rencontre organisée au Salon du livre africain de Paris, son autrice, Marguerite Abouet, est revenue sur la genèse et les métamorphoses d’un projet profondément ancré dans une expérience personnelle, mais résolument ouvert au monde.
Car Aya de Yopougon est bien plus qu’un succès éditorial : c’est une œuvre qui a déplacé les lignes, en proposant une autre manière de raconter l’Afrique – depuis l’intérieur, dans la densité du quotidien.
Le pari de l’authenticité
On entre dans Aya de Yopougon comme on pousse la porte d’une cour animée. Ça sent le ndolé qui mijote, on entend les rires d’Adjoua et Bintou, les remontrances du père d’Aya. Depuis 2005, Marguerite Abouet et Clément Oubrerie ont installé huit albums dans ce quartier populaire d’Abidjan, à la fin des années 1970. Aya, 19 ans, veut devenir médecin. Ses amies préfèrent les bals et les flirts. Félicité coud, Innocent drague, les voisines médisent. Un million d’exemplaires plus tard, la série a pris sa place dans les mémoires.
Ce qui frappe, c’est la vérité du trait. Marguerite Abouet y dépose ses souvenirs : elle a grandi à Yopougon jusqu’à l’âge de douze ans. Aya s’inspire de sa mère, femme respectée du quartier, mais aussi d’une voisine, belle et indépendante malgré un père autoritaire. Le nouchi, cet argot ivoirien né dans les rues d’Abidjan et nourri de français, de langues locales et d’inventions populaires, donne aux dialogues leur énergie si particulière. Il porte un rythme, une musicalité, qui participent à l’immersion. On sent la poussière des ruelles, les tensions autour de la table familiale, l’envie de s’échapper qui palpite chez les jeunes.
Le public s’empare de ces vies ordinaires qui refusent les stéréotypes : une Côte d’Ivoire urbaine, vivante, où l’on rit des grossesses surprises autant que des ambitions contrariées. Aya séduit parce qu’elle existe. Parce qu’elle veut choisir sa vie. Parce qu’on veut tous, un peu, être Aya.
Une universalité sans compromis
Pourtant, ce récit d’un quartier ivoirien voyage loin. Dès 2006, le Festival d’Angoulême récompense le premier tome, premier signe d’un destin qui dépasse rapidement les frontières. Traduit dans une quinzaine de langues – dont récemment le vietnamien -, Aya de Yopougon atteint les rayons du monde entier.
La traduction constitue un véritable enjeu. Comment faire passer une langue comme le nouchi, avec ses nuances et son humour ? La reprise de la version anglaise par Edwige Renée Dro en donne une bonne mesure : il ne s’agit pas de traduire mot à mot, mais de restituer une énergie. Le nouchi n’est pas simplement transposé, il est recréé.
En 2013, les deux premiers tomes sont adaptés en film d’animation. Doublé en 17 langues, présenté dans des festivals internationaux, le film ouvre la série à un public nouveau. Des extraits circulent même en wolof sur les réseaux. L’oralité, déjà centrale dans la bande dessinée, y prend une autre dimension : les voix, les intonations, les silences prolongent ce que la page suggérait. Aya change d’échelle. Ce n’est plus seulement une BD qui voyage, mais un univers qui circule, se décline, se transmet.
Au Salon parisien, Marguerite Abouet le résume simplement : « J’écris pour toutes les populations. » Et cela fonctionne. Parce que derrière le décor ivoirien, il y a l’amitié, les désirs, les parents qui veulent tout contrôler, les rêves d’avenir – des émotions qui circulent. Comme Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie ou Frère d’âme de David Diop, Aya de Yopougon prouve qu’un récit très local peut résonner partout sans se trahir.
Une pionnière du 9e art
En Côte d’Ivoire, avant Aya de Yopougon, la bande dessinée existe, mais elle reste souvent associée à la caricature ou à des supports pédagogiques. Le 9e art sert alors surtout l’utilitaire. En 2005, Marguerite Abouet déplace le cadre. Elle ose le récit, l’intime, le féminin. Huit albums plus tard, elle a changé la donne.
Aujourd’hui, le continent explose de nouveaux formats. Webtoons ivoiriens, mangas nigérians, séries verticales sur smartphones. Des studios comme Kugali Media au Ghana ou Kenessas au Sénégal racontent des super-héros africains, des princesses cyberpunk, des amours d’aujourd’hui. Ces jeunes auteurs ne copient plus. Ils inventent. Ils savent qu’une histoire d’Abidjan peut remplir les salles de Cannes. Qu’un argot local peut faire rire Hanoi. Aya de Yopougon leur a montré le chemin.
À Paris, le week-end dernier, devant 400 auteurs du Salon du livre africain, Marguerite Abouet incarnait cette révolution discrète. Son quartier est devenu un modèle. Sa BD, un jalon. Yopougon parle à tous. Et le 9e art africain, dopé par cette audace, invente son futur.




