Figure montante de la scène contemporaine africaine, Eniwaye Oluwaseyi appartient à cette génération d’artistes nigérians qui renouvellent la peinture figurative en y insufflant une dimension émotionnelle et politique. Autodidacte devenu résident de la Rijksakademie van Beeldende Kunsten d’Amsterdam, il déploie une œuvre subtile, d’une intensité rare.
La Galerie Zidoun Bossuyt présente Buried Roots Up in the Air du 12 mars au 25 avril à Luxembourg et du 19 mars au 2 mai à Paris. Une exposition dense et introspective, qui navigue entre souvenir et présence, déracinement et réinvention.
Du social à l’intime, la mue d’un peintre
Dès ses premières séries, Oluwaseyi s’est imposé comme un peintre de la conscience. La #EndSARS Series dénonçait la répression policière, l’Albino Series exposait la marginalisation des corps, la Family Series explorait les tensions du quotidien domestique. Ces ensembles puissants plaçaient le corps au centre du regard : non comme un simple motif, mais comme un espace où s’inscrivent les traces sociales et affectives d’une génération.
Avec Buried Roots Up in the Air, l’artiste s’éloigne du commentaire social pour investir un territoire plus intérieur. Ses « racines enfouies mais suspendues » traduisent un paradoxe fécond : appartenance et déracinement s’y entremêlent, la nostalgie devient mouvement.
Dans ce nouvel opus, Oluwaseyi convoque les siens sur la toile : lui-même dans Spare Me a Glance, sa mère dans Mama Dee, lui enfant dans Do Not Write on Mama’s Wall. Puisant dans ses archives familiales, il reconstruit un univers d’intérieurs habités, de paysages filtrés par la mémoire. Murs tapissés de photos de famille, fenêtres entrouvertes sur des extérieurs suggérés, objets domestiques : autant d’éléments qui composent un vocabulaire visuel où se superposent passé et présent, ici et ailleurs.
Les figures, toujours frontales, instaurent un face-à-face silencieux avec le spectateur. Elles semblent poser une question intime et universelle : où sont tes racines ? Leur silence ouvre un espace de projection, une méditation sur la mémoire comme héritage vivant.








Peindre la mémoire : entre figuration et symbolisme
Au cœur de l’œuvre d’Eniwaye Oluwaseyi se joue une tension féconde : il peint en figuratif, mais pense en symboliste. Les visages, les corps et les intérieurs qu’il représente conservent une présence réaliste ; pourtant, ses compositions dépassent le simple rendu mimétique. Elles superposent plans, objets et fragments, construisant des espaces complexes plutôt que de simples scènes.
Les scènes, en apparence domestiques, deviennent des théâtres psychologiques où chaque détail porte une charge symbolique. Portes, rideaux, miroirs, photographies : le moindre élément agit comme un signe, un passage, l’indice d’un ailleurs. Fenêtres et seuils évoquent transition et introspection, tandis que figures et intérieurs deviennent des territoires émotionnels où se croisent passé, présent, identité et migration.
Chez Oluwaseyi, la mémoire devient un matériau vivant, en perpétuelle recomposition. Il ne s’agit pas de figer un passé nostalgique, mais de le reconstruire, de le déplacer, de le réinterroger dans la matière picturale.
Cette tension se traduit dans le geste : couches épaisses, pigments saturés, coups de pinceau visibles. Les rouges, ocres et jaunes dialoguent avec des gris plus retenus, faisant émerger un champ émotionnel vibrant, toujours en équilibre. Cette peinture cherche moins à démontrer qu’à faire ressentir.
En conjuguant figuration et symbolisme, Oluwaseyi façonne ainsi une peinture du seuil – entre réel et mémoire – qui invite le spectateur à s’y reconnaître, à mesure qu’il traverse ses propres souvenirs.
Un parcours entre deux mondes
Né à Ilorin en 1994, dans l’État du Kwara, et originaire du Kogi, Oluwaseyi ne se destinait pas à la peinture. Formé à l’ingénierie agricole, il découvre la peinture à travers des tutoriels en ligne avant de s’y consacrer pleinement. Cette trajectoire autodidacte nourrit une approche libre : pour lui, peindre n’est pas un héritage, mais un terrain d’expérimentation intuitive.
Ses premières œuvres, à forte portée sociale, séduisent les collectionneurs et les critiques. Mais c’est sa résidence à la Rijksakademie van Beeldende Kunsten d’Amsterdam (2023–2025) qui cristallise sa maturité artistique. Dans cet environnement exigeant, il approfondit son rapport à la matière, affine son écriture picturale et interroge la manière dont la mémoire s’inscrit dans la toile. Les Open Studios de 2024 et 2025 confirment cette évolution, bientôt consacrée par le Royal Award for Modern Painting, remis en 2025 par le roi Willem-Alexander des Pays-Bas.
Aujourd’hui, entre Lagos et Amsterdam, Oluwaseyi poursuit la construction d’un langage pictural où autobiographie et symbolisme se combinent avec une rigueur émotionnelle singulière. Buried Roots Up in the Air marque un jalon essentiel de cette évolution : l’artiste y scelle la continuité entre l’engagement social de ses débuts et une recherche plus intime sur la mémoire et la résilience.




