Francis Kéré : l’architecture de l’écoute

Comment offrir aux enfants un véritable espace de jeu lorsque le terrain vient à manquer ? À Munich, la Kinderoase, première réalisation permanente en Europe de l'architecte germano-burkinabè Francis Kéré, transforme une crèche universitaire en un paysage vertical de bois, de lumière et de jeux. De son village natal de Gando, au Burkina Faso, jusqu'au campus de la Technische Universität München, l'architecte développe une œuvre qui, sans jamais reproduire les mêmes formes, se distingue par une même ambition : concevoir chaque bâtiment comme une réponse singulière à son contexte.

Le lauréat du prix Pritzker 2022 est volontiers associé à ses écoles en Afrique et à son travail sur la terre crue. Avec la Kinderoase, inaugurée cette année sur le campus de la Technische Universität München, Francis Kéré semble raconter une tout autre histoire. Avec cette crèche de cinq niveaux – son premier bâtiment permanent en Europe –, Francis Kéré ne transpose ni une esthétique ni un savoir-faire africains. Il part des usages, des besoins et des contraintes propres au lieu pour imaginer une réponse architecturale singulière.

La réponse prend ici une forme inattendue. Coincée entre les bâtiments d’un campus particulièrement dense, sur l’emplacement d’un ancien parking, la Kinderoase ne cherche pas à reproduire le modèle classique de la crèche organisée autour d’une cour. Elle fait le pari de la verticalité et transforme la circulation elle-même en terrain de découverte. Tout le projet naît de cette contrainte.

Construire une crèche là où elle semblait impossible

À première vue, la parcelle ne semble pas destinée à accueillir une crèche. Coincée entre plusieurs bâtiments de la Technische Universität München et bordée par la Gabelsbergerstraße, elle ne mesure qu’une quinzaine de mètres de large sur dix-sept mètres de long. Difficile, dans un espace aussi contraint, d’imaginer les vastes espaces extérieurs que l’on associe habituellement aux lieux dédiés à la petite enfance.

Plutôt que d’y voir une limite, Francis Kéré en fait le point de départ de son projet. La Kinderoase s’élève sur cinq niveaux et répartit ses quelque 1.540 m² entre salles d’activités, espaces de repos et lieux partagés. Cette verticalité n’est pas un parti pris formel. Elle répond d’abord à une question très concrète : comment offrir aux enfants un cadre de vie généreux lorsque le sol vient à manquer ?

La réponse se découvre en montant. Les étages ne se répètent pas ; ils composent un parcours. Les escaliers s’élargissent, les perspectives se croisent, les circulations deviennent des espaces où l’on s’arrête autant que des lieux que l’on traverse. Puis, au détour d’un palier, apparaît un toboggan. Ici, le déplacement cesse d’être une simple fonction : il devient une expérience de jeu.

Cette progression est aussi celle de la lumière. Un vaste vide central l’attire jusqu’au cœur du bâtiment, tandis que les ouvertures ménagent des vues sur le campus et la ville. À mesure que l’on prend de la hauteur, les espaces gagnent en ouverture sans jamais perdre leur caractère protecteur.

Ce n’est qu’au dernier niveau que le projet livre sa réponse la plus inattendue. La Himmelswiese – la « prairie du ciel » – transforme le toit en jardin suspendu. Plus qu’une compensation à l’absence de cour au sol, cet espace offre une autre manière d’habiter la ville. Les enfants y courent, y jouent et y observent les saisons, plusieurs mètres au-dessus du campus. Le nom même du bâtiment, Kinderoase – « l’oasis des enfants » – résume cette ambition : créer, au cœur d’un campus urbain très dense, un lieu de respiration pensé à leur échelle.

L’enveloppe du bâtiment prolonge cette même logique. Derrière la structure en bois, plus de deux mille fines lamelles d’acier Corten rythment la façade, filtrent les vues et tamisent la lumière. À l’intérieur, les espaces les plus animés sont installés du côté de la circulation, créant un tampon acoustique pour les zones de repos placées en retrait. Ici encore, chaque élément remplit plusieurs fonctions à la fois.

À la fin de la visite, une évidence s’impose. Rien, dans la Kinderoase, ne semble avoir été dessiné pour produire un effet. Chaque choix répond à une difficulté précise, mais chaque difficulté devient aussi une occasion d’inventer une nouvelle qualité d’usage. C’est sans doute ce qui rend ce bâtiment si convaincant : il ne donne jamais l’impression de lutter contre ses contraintes. Il les transforme en projet.

Cette manière de faire n’est pourtant pas née à Munich. Bien avant la Kinderoase, Francis Kéré explorait déjà cette capacité à transformer chaque contrainte en ressource.

De Gando à Munich, une oeuvre qui se déploie

La Kinderoase n’est pas née à Munich. Pour en comprendre l’origine, il faut remonter jusqu’à Gando, au Burkina Faso, où Francis Kéré grandit avant de partir étudier l’architecture à Berlin. Encore étudiant, il réunit les fonds nécessaires pour construire une nouvelle école dans son village natal. Achevé en 2001, le bâtiment attire rapidement l’attention : trois ans plus tard, il reçoit l’Aga Khan Award for Architecture, qui attire pour la première fois l’attention du monde de l’architecture sur son travail.

À Gando, l’école s’enrichit progressivement de logements pour les enseignants, d’une bibliothèque, d’un centre des femmes et de nouveaux espaces d’apprentissage, jusqu’à former un véritable complexe éducatif et communautaire. Cette première réalisation marque durablement l’œuvre de Francis Kéré qui, tout au long de sa carrière, poursuit son travail autour des lieux d’éducation. Du campus scolaire, il passe aux campus universitaires avec le Burkina Institute of Technology, puis à un campus consacré à la formation, à l’innovation et à l’entrepreneuriat avec le Startup Lions Campus, au Kenya.

Son travail s’étend bientôt à des complexes de plus grande ampleur. Avec le Parc national du Mali, il conçoit un vaste complexe public où architecture, paysage et espaces collectifs dialoguent. L’Opera Village de Laongo prolonge cette réflexion à une autre échelle en réunissant, au sein d’un même projet, école, ateliers, logements, centre de santé et, à terme, une salle d’opéra. D’un projet à l’autre, Francis Kéré s’attache moins à concevoir des bâtiments isolés qu’à créer des lieux où différentes fonctions cohabitent au service de la vie collective.

À mesure que son œuvre se déploie, Francis Kéré est sollicité pour des projets de plus en plus ambitieux. Après ses premières réalisations au Burkina Faso, il construit dans plusieurs pays d’Afrique avant d’être appelé en Europe puis en Amérique du Nord. Le pavillon de la Serpentine Gallery, à Londres, marque une étape importante de cette reconnaissance internationale en faisant découvrir son architecture à un public beaucoup plus large. Celle-ci culmine en 2022, lorsqu’il devient le premier architecte africain à recevoir le prix Pritzker, la plus haute distinction de la profession.

Pourquoi Francis Kéré construit autrement

D’un projet à l’autre, les formes, les matériaux et les paysages changent. Pourtant, un même fil traverse toute l’œuvre de Francis Kéré. Il trouve son origine dans un souvenir d’enfance. À Gando, le village où il grandit, l’école qu’il fréquente est si chaude que les élèves peinent à se concentrer. Devenu architecte, il n’oubliera jamais ce que l’on ressent dans un bâtiment mal conçu. Avant d’être un objet architectural, un bâtiment est un lieu de vie.

Lorsqu’il revient à Gando pour construire une nouvelle école, sa première préoccupation est donc de la rendre naturellement plus fraîche. Les toitures sont dissociées du plafond afin que l’air chaud puisse s’échapper et que l’air circule librement. Ce principe réapparaît dans nombre de ses réalisations. Au Startup Lions Campus, au Kenya, il pousse cette réflexion plus loin encore en s’inspirant du fonctionnement des termitières, dont la ventilation naturelle maintient une température remarquablement stable sans recourir à la climatisation.

La même logique guide le choix des matériaux. À Gando, les briques de terre comprimée régulent naturellement la chaleur tout en mobilisant les ressources et les savoir-faire du village. Ailleurs, Francis Kéré privilégie les matériaux disponibles localement. De la pierre basaltique, employée au Kenya pour son inertie thermique, au bois, utilisé à Munich pour ses qualités acoustiques, chacun est choisi pour ses propriétés et son adéquation au contexte.

À Gando, les larges débords de toiture, les galeries ouvertes et les arbres protègent les bâtiments du soleil tout en prolongeant les espaces de vie vers l’extérieur. Le même geste réapparaît au pavillon de la Serpentine, à Londres., où la vaste couverture protège les visiteurs de la pluie comme du soleil.

Les espaces ainsi dessinés deviennent naturellement des lieux où l’on reste. Francis Kéré raconte souvent que les rues de Gando formaient, lorsqu’il était enfant, un immense terrain de jeu et que la vie du village se déroulait sous les arbres, dans les cours et les espaces ouverts. Au Goethe-Institut de Dakar, une cour s’organise autour d’un baobab préservé ; à Londres, le pavillon de la Serpentine réinterprète l’arbre à palabres ; à Munich enfin, les terrasses et la prairie installée sur le toit de la Kinderoase prolongent les salles d’activité par des espaces où les enfants peuvent jouer, explorer et apprendre ensemble.

C’est sans doute ce qui donne à l’œuvre de Francis Kéré son unité. Chaque projet apporte une réponse différente parce que chaque lieu, chaque climat et chaque communauté appellent une réponse différente. En lui décernant le prix Pritzker en 2022, le jury saluait une architecture qui « ne concerne pas l’objet, mais l’objectif ; non le produit, mais le processus ». La Kinderoase en offre aujourd’hui une nouvelle illustration. Si elle ne ressemble en rien à l’école de Gando, elle procède de la même intuition : imaginer un bâtiment en partant non de la forme que l’on souhaite lui donner, mais de la vie qui s’y déroulera.

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