Longtemps, les débats sur l’architecture durable se sont construits autour des notions de bâtiments intelligents, de technologies vertes ou de matériaux innovants. Pourtant, à mesure que la crise climatique impose de repenser la manière de construire, un autre regard commence à émerger. Réemploi, adaptation climatique, sobriété matérielle : certaines approches, qui en Afrique relèvent de pratiques séculaires, trouvent aujourd’hui un écho bien au-delà du continent.
À cet égard, le World Monuments Fund/Knoll Modernism Prize décerné à Africa Hall marque un moment symbolique. Pour la première fois, un projet africain est récompensé par ce prix international consacré à la préservation de l’architecture moderniste. Au-delà d’un hommage patrimonial, cette reconnaissance révèle un changement de perspective : elle consacre l’Afrique comme un laboratoire de l’architecture circulaire.
La deuxième vie d’Africa Hall
À Addis-Abeba, Africa Hall domine Churchill Avenue avec sa silhouette moderniste des années 1960. Conçu par l’architecte italien Arturo Mezzedimi et inauguré en 1961 par l’empereur Haïlé Sélassié, le bâtiment devient l’un des hauts lieux du panafricanisme politique et diplomatique de l’Afrique post-indépendances. C’est dans ses murs qu’est signée en 1963 la charte fondatrice de l’Organisation de l’unité africaine, ancêtre de l’Union africaine. Diplomates, chefs d’État et responsables internationaux y ont façonné plusieurs décennies de coopération continentale.
Longtemps, pourtant, ce patrimoine moderniste africain est resté dans un angle mort. Trop récent pour être considéré comme « historique », trop associé à une architecture internationale pour entrer dans les récits patrimoniaux classiques, il a souvent été négligé ou menacé de transformation lourde.
Le choix de finalement restaurer Africa Hall, en ligne avec les normes internationales, mais dans le respect de la vision architecturale et artistique des années 1960, relève d’une volonté de préserver un lieu de mémoire, incarnation d’une certaine idée de la modernité africaine.
Cette renaissance architecturale s’accompagne d’une revitalisation du lieu. Africa Hall continuera d’accueillir conférences internationales et rencontres diplomatiques, dans la continuité de sa vocation historique. Mais le lieu s’ouvrira également davantage au public grâce à des espaces d’exposition, une salle de projection consacrée à l’histoire du panafricanisme et de la coopération africaine, un café et des espaces paysagers. Pensé comme un lieu hybride, entre patrimoine, diplomatie, culture et transmission, Africa Hall ambitionne de devenir l’une des destinations culturelles majeures d’Addis-Abeba.
Sa restauration marque donc un symbole fort : ce qui est salué ici n’est pas un geste spectaculaire de construction neuve, mais au contraire un travail de réhabilitation minutieux, conçu pour donner au bâtiment une utilité publique et diplomatique renouvelée dans une capitale africaine en pleine expansion.
Africa Hall n’a pas été restauré malgré son histoire ; il l’a été précisément parce que cette histoire faisait partie de sa valeur.
Une réhabilitation sous le signe de la durabilité
La restauration d’Africa Hall n’a pas consisté à figer le bâtiment dans une forme de conservation muséale. L’ambition était différente : préserver l’identité du lieu tout en lui permettant de rester pleinement fonctionnel pour les décennies à venir.
Le projet a été mené sur dix ans, de 2014 à 2024, avec une attention particulière portée à la durabilité et à la circularité.
Plus de 500 pièces de mobilier d’origine ont été restaurées plutôt que remplacées : chaises en bois, tables de conférence, luminaires et éléments de décoration ont été remis en état, limitant la production de nouveaux équipements tout en préservant la mémoire matérielle du bâtiment. Les grandes œuvres artistiques ont également fait l’objet d’une attention particulière. Les mosaïques, les fresques et les trois vitraux monumentaux de l’artiste éthiopien Afewerk Tekle ont été restaurés par le petit-fils de l’artiste lui-même, avec un souci de transmission patrimoniale autant que de conservation. Dans le même esprit, treize millions d’éléments de mosaïque ont été reproduits à l’identique afin de retrouver l’esthétique originelle du bâtiment. Fontaines, jardins et terrasses ont également été restaurés afin de retrouver l’intention architecturale originelle du projet et préserver la cohérence du site dans son ensemble.
Dans le même temps, les performances techniques ont été améliorées pour intégrer des principes contemporains de ventilation passive, d’isolation thermique et d’efficacité énergétique, tout en préservant les principes bioclimatiques initiaux du bâtiment. Le bâtiment a également été renforcé avec des aciers et des fibres de carbone pour le rendre résistant aux séismes – une solution technique qui permet d’éviter une reconstruction complète et réduit l’empreinte carbone du projet.








Dans un secteur de la construction responsable d’une part croissante des émissions mondiales de carbone, cette approche rejoint un principe devenu central dans les débats architecturaux. Aucune démolition, aucune reconstruction : seulement restauration et renforcement. Le bâtiment le plus durable est souvent celui qui existe déjà.
Le leapfrog architectural africain
Africa Hall n’est pas le seul projet africain à avoir reçu une reconnaissance internationale pour ses qualités de durabilité. En 2022, l’architecte burkinabé Francis Kéré est devenu le premier Africain à recevoir le Pritzker Prize, le « prix Nobel d’architecture ». Il a construit sa reconnaissance internationale autour d’une idée simple : les contraintes climatiques et les ressources locales peuvent devenir des moteurs d’innovation. Son école primaire à Gando – son village natal – mobilise terre compressée, ventilation naturelle et dispositifs passifs de rafraîchissement. Conçu pour limiter le recours à la climatisation tout en améliorant le confort thermique, le bâtiment est devenu une référence internationale de l’architecture bioclimatique.
Ces projets donnent une visibilité internationale à des principes architecturaux depuis longtemps utilisés au quotidien sur le continent, bien avant d’être devenus des tendances internationales.
A commencer par le réemploi. Dans les villes comme dans les zones rurales, les bâtiments sont rarement figés. Une maison s’agrandit, se répare, change de fonction, récupère des matériaux venus d’ailleurs. Les portes, les tôles, les charpentes, les briques circulent d’un chantier à l’autre. Dans les quartiers populaires, le bâti se développe souvent par couches successives, selon les besoins familiaux ou les ressources disponibles. On démolit peu ; on adapte. Née d’une contrainte économique, cette économie de la réparation rejoint aujourd’hui plusieurs objectifs partagés dans le monde : sobriété matérielle, allongement des cycles d’usage, limitation des déchets, optimisation des ressources.
L’innovation frugale est également à l’origine de solutions ingénieuses en matière d’isolation ou de ventilation. Là où certaines constructions contemporaines importées exigent climatisation permanente et matériaux énergivores, les architectures vernaculaires africaines ont longtemps intégré les contraintes climatiques dans leur conception même. La terre crue, le banco, les fibres végétales ou les systèmes de ventilation naturelle restent présents dans de nombreuses traditions constructives africaines. Au Sahel notamment, les bâtiments en terre offrent une inertie thermique adaptée aux fortes chaleurs, tout en utilisant des ressources locales à faible empreinte carbone. Au Sénégal, le développement de solutions de construction à base de typha – une plante invasive présente dans certaines zones humides – illustre cette recherche de filières alternatives au béton importé.
Non contente de ne pas reproduire les trajectoires constructives très carbonées des pays industrialisés, l’Afrique pourrait même contribuer à en inventer d’autres. Une forme de leapfrog architectural, où l’innovation ne naît pas seulement de la technologie, mais aussi de la capacité à faire durer, adapter et construire autrement.
Parce qu’elle concentre plusieurs problématiques désormais centrales à l’échelle mondiale – rareté des ressources, adaptation thermique, urbanisation rapide, nécessité de construire à moindre coût et réduction de l’empreinte environnementale -, l’Afrique fait figure de laboratoire majeur de l’architecture post-carbone.
La restauration d’Africa Hall prend ainsi une résonance particulière. En récompensant un projet africain fondé sur la conservation, le réemploi, l’adaptation et la continuité plutôt que sur l’effacement, le Knoll Prize reconnaît peut-être quelque chose de plus large qu’un simple chantier patrimonial. L’idée qu’à l’heure de la crise climatique, l’avenir de l’architecture ne se jouera pas uniquement dans la course au spectaculaire ou au technologique, mais aussi dans la capacité à réparer, transformer, adapter et prolonger ce qui existe déjà.




