Au MoMA, une autre histoire de l’architecture moderne

Avec Architects of Liberation: Modernism in Western Africa, le Museum of Modern Art de New York consacre une vaste exposition à une période encore peu racontée de l’architecture moderne en Afrique de l’Ouest. Fruit de quatre années de recherche, le parcours réunit dessins, photographies, maquettes et archives pour faire cette génération d’architectes, les bâtiments qu’elle a conçus et les aspirations auxquelles elle a cherché à donner forme. Une redécouverte qui éclaire autant une époque en profonde transformation que certaines questions très contemporaines sur la manière de construire.
La Pyramide, Abidjan, Côte d’Ivoire. 1968–73. Rinaldo Olivieri (1931–1998). External view. c. 1973. Photograph: Rinaldo Olivieri. Rinaldo Olivieri Archives, Verona

Certaines expositions font découvrir des œuvres. D’autres invitent à regarder autrement une histoire.

Avec Architects of Liberation: Modernism in Western Africa, le Museum of Modern Art de New York (MoMA) nous entraîne dans un chapitre longtemps resté à la périphérie des grands récits de l’architecture moderne. Des campus du Ghana aux équipements publics de Côte d’Ivoire, des infrastructures camerounaises aux nouveaux paysages urbains de Dakar, plus de deux décennies de création architecturale ressurgissent à travers dessins, photographies, maquettes, films et documents d’archives.

Depuis sa création en 1929, le MoMA joue un rôle majeur dans la reconnaissance et la diffusion de l’architecture moderne. Dès 1932, son exposition Modern Architecture: International Exhibition contribue notamment à imposer durablement la notion d’« International Style ». Près d’un siècle plus tard, le musée déplace la focale. Après quatre années de recherches menées en Afrique de l’Ouest et dans de nombreuses collections, Architects of Liberation rassemble quelque 400 objets, dont la quasi-totalité est présentée au public pour la première fois.

Donner forme aux aspirations d’une époque

Placée sous le thème de la « libération », l’exposition entend rendre compte d’une époque historique bien particulière en Afrique : une période où s’ouvrent de nouvelles possibilités et où les sociétés récemment indépendantes cherchent à construire leurs propres cadres.

Dans cette période d’effervescence, les projets se multiplient. Les villes grandissent, de nouvelles institutions se mettent en place, les besoins en logements et en équipements s’accroissent. Écoles et universités, administrations, lieux de culture et de commerce, gares et infrastructures viennent progressivement dessiner les espaces d’une vie collective en transformation. C’est cette profusion que documente l’exposition, organisée autour de projets qui ouvrent notamment sur la ville, l’éducation et le logement.

À Kumasi, l’université devient ainsi un lieu où l’on étudie, mais aussi où l’on habite et se rencontre. À Yamoussoukro, un équipement scolaire peut prendre la forme d’un auditorium de béton aux lignes presque sculpturales. À Douala, une gare accompagne les nouvelles circulations urbaines. D’un programme à l’autre, l’architecture donne une forme concrète à des besoins nouveaux : apprendre, habiter, travailler, se déplacer, échanger.

Cette effervescence architecturale s’inscrit dans un mouvement qui a déjà profondément transformé l’architecture ailleurs dans le monde : le modernisme. Né quelques décennies plus tôt d’une volonté de rompre avec les styles hérités du passé, il privilégie la fonction, les lignes épurées et les possibilités nouvelles offertes par le béton, l’acier ou le verre. En Afrique de l’Ouest, ce vocabulaire, loin d’être simplement reproduit, est adapté ou réinventé en fonction des programmes, des cultures et des conditions propres à chaque territoire.

L’exposition restitue toute la diversité de ce paysage architectural. Si nombre d’édifices sont signés par des architectes internationaux, le MoMA accorde une attention particulière à une génération qui émerge alors : celle des premiers architectes africains formés professionnellement, qui commencent à prendre toute leur place dans cette histoire.

Le parcours du Ghanéen John Owusu Addo en offre une belle illustration. Formé à Londres dans les années 1950, il rentre au Ghana au lendemain de l’indépendance et rejoint ce qui deviendra la Kwame Nkrumah University of Science and Technology, à Kumasi. Il y construit, mais il y enseigne également : en participant au développement du campus, il contribue en même temps à former ceux qui dessineront à leur tour les villes et les bâtiments des décennies suivantes.

Unity Hall (Hall of Residence 5), Kwame Nkrumah University of Science and Technology (KNUST), Kumasi, Ghana. 1963–68. John Owusu Addo (b. 1928) and Miro Marasović (1914–2004). Exterior view. Photo: François-Xavier Gbré.

D’autres trajectoires apparaissent au fil des salles. Au Nigeria, Demas Nwoko explore les possibilités d’une architecture nourrie aussi bien par la modernité que par les traditions constructives et artistiques locales. En Côte d’Ivoire, Jean Léon développe une architecture aux formes parfois étonnamment audacieuses. Au Sénégal, Cheikh Ngom appartient lui aussi à cette première génération à laquelle l’exposition accorde une attention particulière.

C’est cette polyphonie dont l’exposition entend rendre compte. Mais comment donner à voir, depuis une salle de musée new-yorkaise, des architectures dispersées à travers l’Afrique de l’Ouest ? C’est tout l’enjeu du dispositif imaginé par le Moma pour cette exposition.

Regarder un bâtiment autrement

Une photographie peut restituer la silhouette d’un bâtiment, un plan son organisation. Mais comment retrouver les volumes, les circulations, les intentions de l’architecte – et parfois ce que le temps a transformé ? C’est tout l’intérêt du dispositif imaginé par le MoMA. Dans les salles, les bâtiments ne sont jamais réduits à une image. Dessins, plans, photographies anciennes, documents d’archives et maquettes dialoguent avec de nouvelles campagnes photographiques et des films réalisés pour l’exposition. D’un support à l’autre, le regard se rapproche et change d’échelle.

La gare de Bessengue, à Douala, en offre l’un des exemples les plus parlants. Pour la faire réapparaître, il a fallu revenir aux archives du cabinet des architectes camerounais Jacques Nsangue Akwa et Emilien Douala Bell. Photographies et documents d’époque sont accompagnés au MoMA d’une maquette reconstruite de la gare. Ce qui subsistait sous forme de plans, d’images et de traces retrouve ainsi un volume ; le bâtiment lointain devient soudain plus intelligible.

Ailleurs, le dessin rapproche le visiteur du geste de l’architecte. Les esquisses de Jean Léon révèlent une recherche formelle que l’on retrouve dans l’audace de ses réalisations. Sans chercher à reconstituer une genèse linéaire d’un bâtiment à l’autre, leur présence permet d’entrevoir une pensée architecturale à la recherche de ses formes.

La Pyramide d’Abidjan offre une autre manière de faire dialoguer les époques. Les archives restituent la silhouette imaginée par Rinaldo Olivieri au tournant des années 1970 ; de nouvelles photographies permettent de retrouver le bâtiment aujourd’hui. L’exposition confronte ainsi directement le regard porté sur l’édifice au moment de sa construction à celui d’un photographe contemporain, François-Xavier Gbré.

La Pyramide, Abidjan, Côte d’Ivoire. 1968–⁠73. Rinaldo Olivieri (1931–⁠1998). 2025. Photograph: François-Xavier Gbré

Le temps entre alors dans les salles. Une photographie ancienne restitue un bâtiment au moment de son apparition ; un dessin en révèle la recherche ; une maquette aide à en saisir l’espace ; une image contemporaine montre ce qu’il est devenu. L’exposition ne se contente plus de rassembler des réalisations : elle permet de les regarder à plusieurs moments de leur existence.

Et ce changement de regard produit parfois une autre surprise. À force de s’approcher des bâtiments, certains détails commencent à retenir l’attention : la profondeur d’une façade, un débord qui ménage l’ombre, une circulation laissée ouverte, une orientation choisie pour se protéger du soleil. Des réponses autrefois dictées par les conditions mêmes de la construction résonnent aujourd’hui d’une manière singulièrement contemporaine.

C’est peut-être alors que ces architectures cessent tout à fait d’appartenir seulement à leur histoire.

Composer avec le climat

À Abidjan, La Pyramide attire d’abord le regard par sa silhouette monumentale, dressée au cœur du Plateau. Mais à mesure que l’on s’en approche, d’autres détails apparaissent. Les protections qui rythment ses façades ménagent l’ombre ; les circulations extérieures créent des espaces intermédiaires ; la lumière pénètre au cœur du bâtiment. Derrière la forme spectaculaire se révèle une autre préoccupation : comment construire avec le soleil, la chaleur et l’air ?

Cette attention portée au climat constitue l’un des fils qui traversent l’exposition — et l’un de ceux qui résonnent le plus fortement avec les préoccupations d’aujourd’hui. Façades en retrait, protections solaires, galeries ombragées, ventilation naturelle : sous les climats d’Afrique de l’Ouest, le confort ne peut être dissocié de la manière dont un bâtiment s’oriente, s’ouvre ou se protège.

À Dakar, cette logique devient particulièrement lisible dans le travail de Cheikh Ngom. Sur l’immeuble Fayçal, les modules qui donnent à la façade son étonnant dessin d’« écailles » ne sont pas seulement graphiques : ils protègent aussi les ouvertures du soleil. Orientation, profondeur et dessin de la façade contribuent directement au confort intérieur.

Abdallah Fayçal Building, Dakar, Senegal. Completed 1985. Cheikh Ngom (1935–2025). Exterior view. Photo: François-Xavier Gbré.

La réponse climatique devient alors architecture. Ce que l’on pourrait prendre au premier regard pour une signature esthétique naît aussi d’une nécessité très concrète : créer de l’ombre, limiter l’exposition au soleil, rendre les espaces habitables. La technique ne vient pas corriger le bâtiment une fois celui-ci dessiné ; elle participe à sa forme même.

Avec Demas Nwoko, au Nigeria, la réflexion s’étend encore. Le climat n’agit plus seulement sur la façade mais sur l’ensemble du projet. Ouvertures, circulation de l’air, lumière naturelle, épaisseur des murs et matériaux sont pensés ensemble. L’architecture part davantage du milieu dans lequel elle s’inscrit que d’une forme qu’il faudrait ensuite adapter.

Il serait tentant de lire aujourd’hui ces réalisations comme des manifestes écologiques avant l’heure. Ce serait leur prêter nos propres catégories. Leurs auteurs répondent d’abord à des réalités immédiates : un soleil intense, la chaleur, les pluies, la nécessité de faire circuler l’air, les ressources disponibles. Mais ce sont précisément ces contraintes, intégrées dès la conception, qui rendent certaines de leurs réponses si actuelles.

Car nos questions ont changé. Réduire le recours à la climatisation, retrouver les vertus du refroidissement passif, mieux orienter les bâtiments, utiliser l’ombre et la ventilation avant de solliciter des systèmes mécaniques : ce qui relevait alors d’une réponse directe au milieu rejoint aujourd’hui certaines des interrogations les plus pressantes de l’architecture.

Les solutions ne sont ni transposables telles quelles ni à ériger en modèles. Mais elles rappellent qu’une autre relation entre bâtiment, confort et environnement est possible.

Cinquante ans plus tard, ces bâtiments ne nous livrent aucune recette. Ils rappellent peut-être quelque chose de plus élémentaire : qu’avant de chercher à compenser les contraintes d’un climat, l’architecture peut commencer par composer avec lui.

-> Pour aller plus loin sur le sujet : Africa Hall : l’Afrique à l’avant-garde de l’architecture circulaire

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