À Antananarivo, la Fondation H met sa collection en récit

À Antananarivo, la Fondation H confie à Abdellah Karroum le soin de présenter sa collection. Inspirée du kabary malgache, Kabarin-javakanto révèle l’ambition grandissante d’une institution qui affirme, depuis Madagascar, sa propre lecture de l’art contemporain.

Avec Kabarin-javakanto, Abdellah Karroum propose une lecture vivante de l’art contemporain africain, inspirée du kabary malgache. Un récit où les œuvres dialoguent, se répondent et redessinent les circulations entre l’Afrique, ses diasporas et la scène internationale.

Depuis son ouverture le 24 avril 2026, l’exposition attire un public nombreux dans le bâtiment réhabilité qui abrite aujourd’hui la Fondation H. En accès libre, le lieu connaît une fréquentation continue – signe que l’art contemporain peut trouver à Antananarivo un public large, dès lors qu’il est pensé comme un espace de rencontre plutôt que comme un simple lieu d’accrochage.

Le dialogue comme principe curatorial

À travers une sélection de 56 œuvres de 41 artistes, Abdellah Karroum propose une lecture engagée de la collection de la Fondation H. Le titre de l’exposition en fournit la clé de lecture. Kabarin-javakanto s’inspire du kabary, art oratoire central dans la vie sociale malgache, mobilisé lors des cérémonies, négociations ou prises de décision collectives. Une parole codifiée, structurée autour de proverbes et de métaphores, qui organise l’échange comme un espace relationnel.

Transposé à l’exposition, le kabary inspire à Abdellah Karroum un parcours en trois temps, pensé comme une progression narrative : d’abord une entrée en matière qui installe le regard ; puis un espace plus dense, presque labyrinthique, où les rapprochements se multiplient, à la manière d’un cabinet de curiosités ; enfin une ouverture vers des formes plus monumentales, tournée vers des perspectives à venir.

Le parcours ne suit ni chronologie ni logique thématique stricte. Il avance par résonances. Les œuvres s’inscrivent dans une logique de conversation, où chaque intervention prolonge la précédente et prépare la suivante. L’exposition devient un discours collectif, fait d’échos, de reprises et de circulations.

Elle tisse ainsi des correspondances entre générations et géographies. Des artistes malgaches, comme Joël Andrianomearisoa ou Arilala Ophelia Ralamboson, y côtoient des figures majeures du continent et de ses diasporas, parmi lesquelles Abdoulaye Konaté, El Anatsui ou Ibrahim Mahama. En contrepoint, quelques voix internationales, telles qu’Alighiero Boetti ou Shahzia Sikander, élargissent le champ des résonances au-delà du continent africain.

La collection donne à voir la diversité des pratiques contemporaines. Les installations textiles d’Abdoulaye Konaté imposent leur densité silencieuse, quand les accumulations d’El Anatsui déploient une monumentalité presque organique. Les surfaces charbonneuses de Lee Bae absorbent le regard, là où les compositions de Ghada Amer introduisent une autre forme de tension, plus intime. Les assemblages de Moffat Takadiwa prolongent une réflexion sur la transformation et la circulation des matières, tandis qu’Ibrahim Mahama travaille à l’échelle architecturale, engageant le corps du visiteur dans l’espace.

Derrière cette diversité émergent des thématiques majeures : la mémoire, portée notamment par M’barek Bouhchichi ou Lee Bae ; les circulations et les frontières, visibles dans les plaques d’aluminium embossées d’Odur Ronald ; la transmission et les héritages culturels, qui traversent l’ensemble du parcours. Autant de lignes de force qui laissent place à une lecture ouverte, entre mémoire individuelle et mémoire collective.

Un lieu de transmission

Si Kabarin-javakanto trouve un tel écho, c’est aussi parce qu’elle s’inscrit dans un lieu pensé comme une expérience à part entière.

Installée en plein cœur d’Antananarivo, la Fondation H occupe un ancien bâtiment des Postes et Télécommunications entièrement réhabilité. Sur 2 200 m², le projet associe le charme d’un édifice historique aux usages contemporains. Une attention particulière est portée aux enjeux de durabilité avec une alimentation électrique par panneaux solaires et une architecture pensée pour favoriser la circulation naturelle de l’air et limiter le recours à la climatisation.

Madagascar ne disposant pas de musée public dédié à l’art contemporain, la Fondation H occupe une position singulière. Elle constitue l’un des rares espaces entièrement dédiés à la création contemporaine dans la capitale, où se croisent artistes malgaches, africains et internationaux.

Parallèlement à Kabarin-javakanto, le public peut par exemple découvrir Renouer les tresses de son identité, installation textile de la jeune artiste d’origine malgache Chloé Soafaniry Ramanankasina, présentée jusqu’au 30 mai 2026, ainsi que Les mains des poètes, exposition personnelle du Marocain M’barek Bouhchichi, visible jusqu’au 17 octobre 2026.

Une équipe de médiation accompagne les visiteurs dans les espaces d’exposition afin de faciliter la rencontre avec les œuvres. Autour de cette programmation, la Fondation H déploie également visites guidées, ateliers et activités pédagogiques, notamment à destination des jeunes publics – des formats qui prolongent l’expérience et inscrivent les expositions dans un temps plus long de transmission et d’échange.

Mais le lieu déborde largement ses espaces d’exposition. Médiathèque, jardin, café, espaces de repos et de circulation composent un ensemble hybride, pensé comme un lieu de vie autant que comme un lieu d’art. On y vient pour voir une œuvre, mais aussi pour lire, travailler, échanger ou simplement rester.

Cette ouverture se traduit dans les usages. Accessible gratuitement, la fondation accueille chaque mois entre 12 000 et 15 000 visiteurs, dont près de 80 % ont moins de 25 ans. Une fréquentation qui dit autant la curiosité des publics que leur appropriation progressive de l’art contemporain.

Dans ce contexte, Kabarin-javakanto s’inscrit naturellement dans un lieu où l’exposition dépasse le simple accrochage pour devenir une expérience de découverte et de transmission.

La fabrique d’un espace culturel africain

Au‑delà de l’exposition, Kabarin-javakanto met en lumière une transformation plus profonde : celle de la Fondation H en institution culturelle structurante à l’échelle africaine.

Créée en 2017 par Hassanein Hiridjee et reconnue d’utilité publique dès 2018, la fondation est née pour répondre à l’absence à Madagascar de structure capable d’accompagner durablement les artistes locaux.

Depuis, la Fondation H construit progressivement un écosystème mêlant soutien à la création, transmission et circulation internationale.

Elle s’est donné pour mission d’accompagner l’émergence d’une scène contemporaine malgache encore en construction. La fondation soutient concrètement les artistes, que ce soit à travers le Prix Paritana, qui récompense chaque année des artistes malgaches ou résidant à Madagascar, ou via des programmes de résidences et la mise à disposition d’ateliers à Antananarivo. Le programme Ainga propose également aux artistes un accompagnement destiné à structurer leur parcours professionnel.

Cette dynamique locale s’accompagne d’une ouverture affirmée vers l’international. La Fondation H développe des collaborations avec des institutions, artistes et commissaires internationaux, prête des œuvres pour des expositions hors de Madagascar et accueille à Antananarivo des expositions d’artistes reconnus de la scène internationale.

Dans le paysage africain, la Fondation H s’inscrit ainsi dans une dynamique plus large d’initiatives privées participant à la structuration de la scène contemporaine du continent, du Bénin au Sénégal en passant par l’Afrique du Sud. Son ancrage à Madagascar lui confère cependant une position singulière, depuis l’océan Indien.

Kabarin-javakanto apparaît comme une forme de synthèse de cette ambition. L’exposition ne se contente pas de montrer une collection. Elle révèle comment, depuis Madagascar, une institution produit ses propres récits, ses propres circulations et ses propres espaces de transmission.

Et, comme dans un kabary, elle le fait en tissant des liens – entre œuvres, entre histoires, entre territoires.

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