Depuis sa création à Luanda en 1997, la Biennale de la danse en Afrique a accompagné la montée en puissance de la danse contemporaine africaine. À l’origine pensée comme un simple concours chorégraphique, elle s’est progressivement transformée en une plateforme réunissant artistes, chorégraphes et professionnels de la culture venus de tout le continent et de la diaspora.
Fondée sur un principe d’itinérance, elle change tous les deux ans de pays. Ce déplacement à travers le continent permet de faire circuler les œuvres, les artistes et les regards, reliant des scènes souvent isolées les unes des autres. De Luanda à Maputo, en passant par Antananarivo, Tunis, Bamako, Johannesburg ou Ouagadougou, chaque étape a contribué à dessiner une géographie de la création contemporaine africaine.
En 2026, pour la première fois, la Biennale s’est installée au Sénégal, entre Toubab Dialaw et Dakar. Un déplacement qui a donné à son trentième anniversaire une portée singulière : celle d’un événement qui revient au contact de l’un des berceaux majeurs de la danse contemporaine africaine, tout en se projetant vers une scène en pleine affirmation.
Entre figures majeures et nouvelles générations
Le trentième anniversaire de la Biennale n’a pas manqué de temps forts, avec notamment Le Combat des Lianes du Camerounais Zora Snake, figure majeure d’une danse engagée et politique. La compagnie béninoise Multicorps a proposé une écriture plus fragmentée, centrée sur les tensions du collectif. Body Ability, venue d’Afrique du Sud, a exploré la fragilité des corps dans leur virtuosité même, tandis que Raiz di Polon, collectif cap-verdien, a partagé un travail nourri par les récits d’îles, de départs et de retours. Alleyne Dance a, de son côté, relié héritages caribéens et écritures contemporaines européennes dans une composition parfaitement maîtrisée.
La semaine s’est achevée avec Vagabundus, du chorégraphe mozambicain Idio Chichava, l’une des créations africaines les plus remarquées de ces dernières années. Réunissant treize danseurs et chanteurs, la pièce déploie une énergie collective rare. Inspirée de traditions chorégraphiques et musicales du nord du Mozambique, elle explore les notions de déplacement, de communauté et d’appartenance à travers un mouvement continu où les individualités se fondent progressivement dans le groupe. Une manière particulièrement forte de conclure cette édition anniversaire : en rappelant que la danse est aussi une expérience du collectif.
Mais la Biennale ne serait pas la Biennale si elle se contentait de réunir des artistes déjà consacrés. Sa singularité réside précisément dans sa capacité à offrir la même exposition à des créateurs émergents. Sur plus de 300 candidatures reçues d’Afrique et de la diaspora, vingt-cinq compagnies ont été sélectionnées. Dix étaient sénégalaises, une présence qui témoignait de la vitalité de la scène locale.
Cheikh Ibrahim Thiam, Fatou Samb, Ibrahima Niassy ou encore Jules Romain Djihounouck ont présenté des créations abordant des sujets aussi divers que l’environnement, la mémoire, les identités ou les cultures urbaines. À travers Droits de la Nature, Lénen Fénen, Tafaar, Mouton Noir ou Xaritò, se dessine une génération qui ne cherche plus à faire reconnaître l’existence de la danse contemporaine africaine : elle l’investit pleinement, l’enrichit de nouveaux récits et l’ouvre à d’autres horizons.
Du berceau de la danse contemporaine à une capitale culturelle en devenir
Si le Sénégal s’est imposé comme le pays hôte de cette édition anniversaire, ce n’est pas seulement pour la qualité de sa scène artistique actuelle. La géographie même de l’événement portait un message. La Biennale s’est déployée dans deux lieux qui racontent deux histoires complémentaires.
Pendant cinq jours, la Biennale a pris ses quartiers à l’École des Sables, à Toubab Dialaw. Fondé par Germaine Acogny à la fin des années 1990, le lieu est devenu l’une des institutions les plus influentes de la danse contemporaine africaine. Des générations de danseurs et de chorégraphes venus du continent entier y ont été formées, accueillies en résidence ou accompagnées dans leurs projets. Plus qu’une école, l’École des Sables est devenue un laboratoire où s’élaborent depuis près de trente ans des réflexions sur le corps, la transmission et les héritages chorégraphiques africains. Y célébrer les trente ans de la Biennale revenait à reconnaître le rôle fondateur joué par Germaine Acogny dans cette histoire.
Mais l’événement ne s’est pas arrêté à Toubab Dialaw. Il s’est ensuite déplacé vers Dakar, notamment au Théâtre national Daniel Sorano et à l’Institut français. Ce second temps racontait une autre réalité : celle d’une capitale qui s’impose progressivement comme l’un des grands centres de création du continent. Portée par DAK’ART, par ses galeries, ses centres culturels et une scène artistique particulièrement dynamique, Dakar nourrit depuis plusieurs années l’ambition de devenir une plateforme majeure de l’art contemporain africain. La présence de nombreuses compagnies sénégalaises dans la programmation confirme que la danse participe pleinement à cette dynamique, portée par un tissu d’écoles, de compagnies, de festivals et de lieux de création dont la visibilité a fortement progressé au cours de la dernière décennie.
Entre Toubab Dialaw et Dakar, la Biennale a ainsi dessiné une géographie hautement symbolique. D’un côté, un lieu qui raconte l’histoire de la danse contemporaine africaine. De l’autre, une ville qui contribue à en imaginer l’avenir.
Plus qu’un festival, un écosystème
À Toubab Dialaw comme à Dakar, au-delà des spectacles, la Biennale a multiplié les espaces de transmission et de réflexion. Masterclass animées par Khady Badji ou la compagnie Alleyne Dance, ateliers destinés aux jeunes publics au lycée de Yene et à l’école Djaramart, tables rondes consacrées à la mobilité des artistes, aux financements ou aux politiques culturelles, projection de films ou encore expositions photographiques et picturales : autant de rendez-vous qui ont prolongé le travail effectué sur scène.
De fait, depuis sa création, la Biennale ne se limite pas à présenter des œuvres. Elle agit sur la structuration d’un écosystème encore en construction. Au fil des éditions, elle a contribué à relier des scènes isolées, à faire circuler les artistes entre plusieurs pays, à connecter programmateurs, centres culturels, festivals et lieux de formation.
Cette plate-forme permet aux artistes de trouver un espace de visibilité décisif. La Biennale a par exemple offert une vitrine au début de sa carrière au danseur et chorégraphe congolais Faustin Linyekula, devenu l’un des créateurs africains les plus influents de sa génération. Le chorégraphe nigérian Qudus Onikeku était également peu connu du grand public quand il s’est vu récompenser par le Grand Prix de la Biennale ; quinze ans plus tard, il compte parmi les figures majeures de la création chorégraphique africaine contemporaine. De même pour les Burkinabè Salia Sanou et Seydou Boro, dont les parcours ont largement contribué à faire de Ouagadougou l’une des capitales historiques de la danse contemporaine sur le continent.
Trente ans après sa création, cette fonction demeure intacte. Les grandes figures présentes au Sénégal cette année rappelaient le chemin parcouru. Les jeunes compagnies sélectionnées laissaient entrevoir celui qui reste à inventer.
Parmi elles se trouvent peut-être déjà les chorégraphes qui marqueront la prochaine séquence de cette histoire. C’est sans doute là que réside la réussite la plus durable de la Biennale : célébrer les étoiles consacrées, mais surtout continuer, édition après édition, à rendre visibles celles qui commencent tout juste à apparaître.




